Thierry Crouzet

Presse : une bonne mauvaise idée

Dans le but de réinventer une économie de la presse, tout le monde tente des expériences en tout sens. À vrai dire, tout le monde tente tout et n’importe quoi. Certains comprennent même tout de travers.

Être dans le flux semble une préoccupation importante : laisser l’information s’écouler par tous les pores. J’ai clamé que nous devions inventer un Web sans site Web. Quelques étudiants en journalisme ont sans doute sans m’avoir lu tenté l’expérience avec Berlin Kultur Lab. Comme beaucoup de gens en parlent, ils ont réussi leur coup, je veux dire marketing.

Regardons de près ce qu’ils ont fait. Ils ont commencé par éviter le plus gros piège : publier leur reportage sur un site d’actualité pure player. Ces espèces de trous noirs voudraient avaler tout le Web informatif (comme Facebook et Google dans d’autres domaines et à une autre échelle), devenir d’incontournables points centraux d’un univers censé être pour la première fois dans l’histoire humaine décentralisé. Les entrepreneurs derrière les pure players diront que telle n’est pas leur intention. Pourtant ils ne réussiront à devenir incontournables qu’aux dépens de la blogosphère décentralisée. Ils ne peuvent survivre à côté d’elle, avec sa concurrence, vu leur structure de coût, datant du capitalisme conquérant.

J’ai souvent attaqué ces formes de régression conceptuelle, comme j’attaque Apple qui nous ramène au Minitel. Quand le Web ne nous permet pas de faire ce que nous faisions avant le Web (monétiser l’information), beaucoup de gens tentent de revenir avant le Web plutôt que de passer au-delà (et d’inventer de nouvelles manières de vivre). Exemple : je ne vois pas de quoi s’enthousiasmer devant le succès de The Huffington Post, une entreprise capitalisée comme les autres (dans un monde capitaliste agonisant). Que nous soyons encore capables de faire des journaux à l’ancienne, avec quelques aménagements pourquoi pas, la véritable question c’est d’en faire à la mode d’aujourd’hui, c’est-à-dire avec une approche qui privilégie la décentralisation, et avec elle l’individuation (ce n’est pas le sujet aujourd’hui).

J’avoue que le passage de la limite n’est pas tous les jours simple à vivre, mais quel intérêt de singer ce qui ne peut plus marcher, sinon illusoirement dans les yeux de tous ceux qui ont peur aussi de franchir la limite.

Nos jeunes journalistes, faisant preuve de lucidité, ont donc décidé de publier autrement leur reportage. À leur place, tous ceux qui sont peu sensibles à l’idée de flux, auraient créé un blog pour héberger le reportage. Ringard ! Un blog est encore trop centralisé, trop ancré dans le cyberspace, il est vulnérable et, au fond, incapable de faire naître un jour un quelconque mouvement d’émancipation, surtout dans les pays où la liberté d’expression est menacée. Pas de blog donc.

Une autre solution s’est imposée. Publier les différentes parties du reportage : textes, images, vidéos et sons, sur différentes plateformes de diffusion spécialisées comme Flickr, Dailymotion, Soundcloud… Super original ! Impressionné.

Stop. Si vous aviez créé un blog où auriez-vous enregistré vos vidéos ? Sur Youtube ! Vous auriez fait exactement la même chose à peu de choses près. Avoir évité le blog n’a fait que vous imposer de créer une page fan sur Facebook, un compte Twitter et Netvibes. Vous avez gagné quoi ? Le risque que Facebook vous censure comme pour le groupe de boycott de BP ?

Éparpillé des morceaux d’un reportage sur différentes plateformes elles-mêmes centralisées n’a résolu aucun problème, sinon de vous éviter de créer votre site. Vous n’avez même pas économisé de l’argent (et sans doute pas de temps). Vos contenus n’ont pas plus de raison de s’écouler de cette façon que d’une autre (sinon par un effet de buzz qui reste de circonstance).

À la rigueur, vous auriez dû republier partout, sur tous les services de diffusion, avec un acharnement de spammeur méticuleux. Même ainsi vous n’auriez fait que tendre vers la fluidification. Cette dernière n’est envisageable que si votre reportage pouvait se propager de lui-même d’internaute à internautes, à travers tous les outils existants, mais sans être stocké sur aucun en particulier. De cette seule façon, vous vous seriez réellement affranchi non seulement de votre site Web, mais des autres sites Web, qui n’auraient été que des vecteurs providentiels et provisoires.

Il existe une vieille technique pour aboutir à ce résultat : le mail avec les pièces attachées. Mais avec des objets lourds comme les vidéos, ce n’est guère jouable. L’autre solution : le P2P… qui, et ce n’est pas un hasard, enrage tous les tenants du vieux capitalisme (ils ont réussi à nous le faire oublier). S’il se développait comme il le devrait, comme la logique technique le voudrait, il nous offrirait une solution. Chacun de nos ordinateurs hébergerait une partie de votre reportage qui dès lors, effectivement, ne serait plus attaché à un quelconque lieu du cyberspace, mais s’y propagerait.

OK, si vous aviez diffusé un reportage en P2P (zippant vos contenus et les transformant en souche torrent, pas plus difficile que publier sur Flickr), personne n’aurait parlé de vous. Pourtant, vous auriez dû adopter cette stratégie pour essayer de penser l’avenir du journalisme et, en même temps, l’avenir de la liberté d’expression. Par exemple, au passage, vous auriez pu dénoncer l’hypocrisie des opérateurs qui, sans raison technique, nous offrent un débit en upload presque toujours dix fois inférieur à notre débit en download. Personne ne veut que chacun de nous soit réellement un émetteur. Or le flux ne se développera qu’à cette condition, qu’au prix d’une décentralisation généralisée des points de diffusion.

Je ne veux pas accabler nos jeunes journalistes. Ils ont démontré une bonne maîtrise des outils d’aujourd’hui. Il faut féliciter leurs professeurs. Mais je m’énerve contre ceux qui l’affaire d’une seconde dans le flux du temps réel ont trouvé leur idée géniale sans un instant prendre le temps de faire tourner leurs neurones.

Nos jeunes journalistes, consciemment ou inconsciemment, ont mis le doigt sur un des goulets d’étranglement du modèle informatif actuel. Leur solution n’en est pas une, mais elle a le mérite de nous montrer qu’il faut en chercher une, surtout quand de gros nuages noirs approchent à l’horizon.

On ne s’affranchit pas d’un blog en se rendant dépendant de dix services hypercentralisés.

Berlin Kultur Lab
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