Thierry Crouzet

Ce qui a manqué aux anarchistes

Je ne suis pas un spécialiste de l’anarchisme, même si je suis proche de cette famille politique plus que d’aucune autre. Cette proximité ne m’empêche pas de voir un bug dans l’anarchisme historique, ce qui justifie sa marginalité. Je vais m’expliquer, mais d’abord je voudrais mettre en évidence un autre bug, au cœur cette fois de ma famille philosophique, le matérialisme. Le parallèle me paraît intéressant.

Début de la parenthèse

Selon les idéalistes, aussi appelés spiritualistes ou essentialistes, l’esprit (voire les essences) prime sur la matière, ce dont on peut moralement convenir, mais surtout il précède la matière. Tout est esprit, et l’esprit descend sur la matière et l’incarne. Les religions sont plus ou moins idéalistes. La plupart des hommes et des femmes ont toujours été idéalistes.

Comme je suis matérialiste, un marginal, je suis sans doute mieux compris par les matérialistes, ce qui réduit tout à coup mon public. Les matérialistes croient que la matière, peu importe sa définition physique, précède l’esprit qui n’est qu’une manifestation de phénomènes matériels. Aujourd’hui, on dit qu’il est une caractéristique émergente. Un matérialiste peut alors accorder une immense importance à l’esprit, mais jamais il n’oublie sa subordination à la matière (ce qui peut être utile dans un monde écologiquement incertain).

Depuis toujours, les idéalistes l’on emporté, surtout en nombre. Alors qu’ils invoquaient Dieu, ou d’autres principes transcendants, pour expliquer la spiritualisation du monde, les matérialistes pataugeaient dans des explications abracadabrantes. Ils étaient incapables de rationaliser le matérialisme.

En fait, les matérialistes croyaient au matérialisme, comme les idéalistes croyaient à l’idéalisme. Mais croire, en Dieu ou en des principes supérieurs, est une caractéristique des idéalistes. Quand les matérialistes croyaient au matérialisme, ils se transformaient en idéalistes. Ils invoquaient eux aussi des forces mystérieuses qui échappaient à la rationalité. Ils étaient obligés de passer au-delà pour s’en tirer. Si bien que les matérialistes tenaient une position guère défendable… jusqu’à aujourd’hui.

Des sciences cognitives à l’intelligence artificielle, nous voyons surgir des débuts d’explication (émergence, passage de l’ordre au désordre et inversement, irréductibilité…). Ce n’est pas encore gagné, mais une approche rationnelle se fait jour, qui devrait donner de nouvelles armes aux matérialistes. Nous voyons ainsi comment une philosophie qui n’avait aucune chance de l’emporter par le passé pourrait séduire de plus en plus de gens au cours du troisième millénaire.

Fin de la parenthèse

Dans le champ politique, historiquement, les anarchistes se trouvent tout aussi isolés et démunis théoriquement que les matérialistes (et ce n’est peut-être pas un hasard si la plupart des anarchistes sont matérialistes). Ils croient de manière plus ou moins extrême que les hommes peuvent s’organiser eux-mêmes indépendamment de toute structure de pouvoir (ces machins supérieurs auxquels beaucoup accordent la même importance qu’à l’esprit). Je dis bien « ils croient » car, quand ils ont formulé leur théorie politique, ils avaient encore peu d’exemples de communautés ayant mis en œuvre l’anarchisme (et encore moins des mécanismes organisationnels sous-jacents). Se révolter contre les puissants ne suffit pas à montrer qu’une société sans puissants peut exister.

Les ethnologues ont depuis trouvé quelques exemples de société « anarchistes » : les Apaches et quelques peuples premiers en Afrique et en Amérique du Sud. Aucun de ces exemples n’était toutefois satisfaisant. L’anarchisme restait une utopie. Pour preuve, partout, surtout dans les « grandes civilisations », des hommes prennent le pouvoir, d’autres hommes leur obéissent. C’est une loi universelle. Inutile de la remettre en cause.

N’allons pas trop vite. Regardons la nature. Les loups ou les singes vivent en hordes hiérarchiques comme les hommes. Mais les oiseaux, notamment les moineaux migrateurs, ou quelques insectes, comme les fourmis, vivent plutôt selon les principes anarchistes. On dit aujourd’hui qu’ils s’auto-organisent.

Espoir. Nous sommes en train de découvrir un mode organisationnel qui pourrait faire disparaître les centres de pouvoir (les anarchistes parlaient bien sûr d’auto-organisation mais sans en maîtriser les principes physiques, principes explorés à partir des années 1940 par les cybernéticiens). Mieux, nous découvrons que les sociétés humaines sont en de nombreux endroits déjà auto-organisées (les villes dans le temps, le trafic routier, les flux des piétons…).

Une remarque. On ne peut parler d’auto-organisation que quand une multitude d’agents interagissent selon des interactions dont la complexité échappe à l’entendement (et c’est pourquoi on n’a pu étudier l’auto-organisation qu’à l’aide des ordinateurs). Tant qu’un tel niveau de complexité n’est pas atteint, les structures de pouvoir peuvent s’imposer. Les hommes de pouvoir maîtrisent la complexité, leur entendement s’en accommode, ils peuvent exercer le pouvoir. C’est parce que les sociétés humaines ont toujours été relativement simples, parce que les humains se sont souvent comportés comme des moutons de Panurge, que l’autoritarisme fonctionne.

Alors, quand les anarchistes prônent l’isolement en petites communautés, sur le Larzac ou sur quelques îles perdues comme Tarnac, ils ne donnent aucune chance à l’anarchisme. Ils créent des sociétés simplifiées, donc des lieux propices aux structures de pouvoir. C’est toujours la catastrophe à brève échéance. L’idéal anarchiste se heurte à la réalité pratique qui impose l’autoritarisme comme meilleure solution dans une situation relativement simple. L’anarchisme ne peut se satisfaire de communautés indépendantes. L’auto-organisation n’a aucune chance de s’y produire, sinon illusoirement et modestement.

Un anarchiste doit au contraire élever le niveau de complexité de la société qui l’entoure. Il ne doit pas fuir la société vers un petit paradis, mais surdensifier les interconnexions entre les individus.

Pourquoi le monde va-t-il aussi mal en ce moment ? De lui-même, il atteint le seuil de complexité qui rend les anciens modes autoritaristes impuissants. Si vous n’êtes pas convaincu par l’argument logique, observez les gesticulations, et les promesses, des hommes politiques. Ne croyez pas qu’ils soient plus mauvais que vous, que vous feriez mieux à leur place. Ils cherchent seulement à employer un vieil arsenal idéologique dans un monde qui a changé. C’est un peu comme si le sport à la mode était devenu le handball et que nos politiciens jouaient encore au foot.

Dans ce nouveau monde où il n’y a plus de pilote dans l’avion parce qu’il ne peut plus y en avoir, l’anarchisme finira par s’imposer de lui-même. Nous pouvons l’accompagner. D’autres ne vont pas manquer de simplifier à tout prix la société. Pour conserver leur pouvoir, ils n’hésiteront pas à tenter de nous réduire en automates serviles.

Résumé. L’anarchisme dispose aujourd’hui d’un arsenal théorique pour justifier ses principes et, en mêmes temps, notre situation historique le rend possible, et même nécessaire. L’anarchisme ne peut qu’être global. Il ne peut se développer qu’avec une interdépendance massive.

Un anarchiste peut avoir envie de fuir dans les bois pour quitter un monde qui lui déplait, mais ce n’est pas ainsi qu’il luttera contre les structures de pouvoir, notamment les plus insupportables. Un anarchiste qui fuit la société fuit en même temps ses responsabilités politiques.

Un anarchiste peut prôner la simplicité, une simplicité au quotidien, un refus du consumérisme, mais il doit en revanche militer pour la complexité sociale, une complexité qui jaillit d’un nombre innombrable de liaisons sociales entre chacun de nous. Sans cette complexité, nous subirons les gesticulations des petits chefs. Et ils continueront de rêver de leur grandeur et de leur rôle historique.

Billet dédié à Anne, Mathieu et Yves.

_-_ complexity [1] (flickr.com/photos/dominik99/384027019/)
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