Thierry Crouzet

Le crash de l’édition

Édition 161/176

Plusieurs évènements concomitants m’incitent à démarrer ce billet sans trop savoir où il me mènera. Les éditeurs devraient apprécier cette démarche appliquée à un livre : l’écriture comme aventure tant pour l’écrivain que pour le lecteur. Mais ils ont tendance aujourd’hui à ne publier que les livres qu’eux ou d’autres ont déjà publiés pour un public qu’ils ont préformaté dans leur tête. Grande peur, grande incertitude. Le phénomène n’est pas nouveau.

Un commentateur me signale une lettre de 2006 des Éditions de Fallois trouvée sur Lettres de refus de manuscrits.

Nous vous remercions d’avoir pensé à nous pour votre ouvrage, mais il ne nous est malheureusement pas possible de le mettre en lecture, répond Bernard de Fallois. Les dimensions de notre maison sont très modestes. Nous recevons un nombre considérable de manuscrits. Les lire et les analyser avec le soin qu’ils méritent nous est matériellement impossible en ce moment.

J’ai envie de saluer la franchise.

Je publie des livres dont la plupart des auteurs sont mes amis, déclarait Bernard de Fallois en 2008.

Les choses sont claires. Il faut arrêter de comparer les éditeurs à de bons samaritains. Même si la passion les guide, ils restent des businessmen, et surtout des hommes, avec leurs faiblesses et leurs tendresses. Il est bien normal qu’ils ne publient que les gens qu’ils apprécient. La transparence apparaît alors de mise. Les sites des éditeurs devraient afficher les règles du jeu pour que personne ne perde de temps et de l’argent.

  1. Dire si on accepte ou non les manuscrits.
  2. Dans l’affirmative, arrêter de demander l’envoi de manuscrits papier. Lire quelques pages suffit à écarter la plupart des textes.
  3. Et puis si l’intérêt s’éveille, l’éditeur peut se payer une liseuse de dernière génération pour la relecture approfondie (voire imprimer).

Combien d’éditeurs jouent cette franchise ? Aucun à ma connaissance, sinon les plus petits. Les gros exigent toujours du papier, refusant d’indiquer un mail. Ils tentent d’endiguer par tous les moyens le flot des manuscrits. Cette tactique n’est-elle pas symptomatique d’une crise profonde de l’édition ?

Tendance à succomber à la consanguinité éditoriale. On ne publie que les gens qu’on connait qui n’écrivent que ce qu’on connaît (roman dans la norme du roman, essai dans la norme de l’essai, manuel de cuisine dans la norme du manuel de cuisine…).

Je dis ça peut-être par ressenti. Un éditeur m’a déclaré il y a peu de temps, « On aime ce que vous faites, mais nos commerciaux ne savent pas dans quel rayon vous ranger. » J’avais anticipé cette réponse en introduction de L’alternative nomade, avertissement qui a aujourd’hui glissé en ouverture de Propulseurs dans le flux.

Ce texte n’est ni un essai, ni un traité d’expert, ni un document, ni un récit initiatique, ni un travail scientifique ou philosophique, ni une œuvre littéraire. Il se situe quelque part dans le flux mouvant qui interconnecte ces domaines, floutant les frontières qui jadis les séparaient. Vous ne le trouverez ni au rayon psychologie, ni au rayon sociologie, ni au rayon politique, encore moins au rayon technologie, mais pourtant il parle de tout cela.

Alors que la raison commerciale enferme souvent les éditeurs, nous avons toujours plus d’auteurs. Rétrécissement de l’offre commerciale, du moins de l’offre mise en avant, contre élargissement de la production. Le divorce entre les deux mondes ne cesse de s’aggraver entre ce qui est publié et ce qui est écrit, ou plutôt entre ce qui est publié sur le papier et ce qui est publié en ligne.

Pendant ce temps, au vu de la progression des ebooks, 3 % du marché en 2009 aux USA, 10 % en 2010, 50 % en 2015 selon Random House, nous voyons la production en ligne se fondre peu à peu avec la production traditionnelle.

Nous atteindrons alors le point de bascule à partir duquel les auteurs vedettes exigeront de leur éditeur des droits de 50 %. Les éditeurs n’auront plus alors que le choix d’accepter cette proposition ou de faire banqueroute. S’ils acceptent, et vu le manque à gagner, ils auront encore moins de ressources pour s’intéresser au flot des manuscrits et la consanguinité ne fera que les débiliter davantage au profit de la masse des auto-publications.

Il n’existe donc qu’une solution pour qui veut éditer des textes contemporains, avec un esprit d’aventurier, c’est de se lancer dans l’édition électronique sans tarder. Parier sur cette croissance exponentielle des ebooks. Entraîner avec cette flambée une nouvelle génération de textes et d’auteurs. Faute de sang neuf du côté des éditeurs, nous lirons comme aujourd’hui uniquement les ebooks dont les versions papier sont par ailleurs en tête de gondole dans les supermarchés. Et le graphique sur la baisse de l’influence des auteurs publié par Wired et que je reproduis en ouverture de ce billet ne fera que devenir de plus en plus d’actualité. Quand on publie ce que les gens attendent, on les divertit, on ne les influence pas et on ne change pas le monde.

Je ne savais pas où j’allais en commençant, je ne suis pas allé bien loin, c’est souvent ainsi l’écriture. On ne trouve pas toujours un truc génial en chemin.