Thierry Crouzet

Lectures croisées,
écritures parallèles

N’avez-vous jamais eu l’envie de photographier votre vie pour la retrouver plus tard, ou ne serait-ce que pour mieux en goûter chacun des instants les plus forts ? Saisir des mots. Des bouts de phrases inachevées. Tantôt le sujet ou le verbe oublié. Des impressions fugitives, sans logique d’enchainement, sinon celle de leur succession dans le réel lui aussi fugitif.

Les détails de la ville comme un jeu de Lego, écrit Pierre Ménard au début de Deux temps trois mouvements disponible chez publie.net (extraits à télécharger).

Ces notes capturées au fil des jours s’apparentent elles-mêmes à un jeu de Lego littéraire, un pointillisme avec des béances qui provoquent des images et inspirent la rêverie.

À consommer avec modération, gorgée après gorgée. Le cerveau disjoncte dans cet éparpillement tous azimuts qui carambole vie privée et vie publique, intime et politique, terre-à-terre et spirituel.

Pierre explique sa démarche : il a superposé deux années de ses carnets poétiques, jour après jour, coupant / collant / mixant dans le but de créer un ralenti du temps qui passe. Je repense à Rolland Barthe, à sa théorie de la photo comme instant de mort. Et ce n’est pas pour rien si Pierre ajoute des photos à son texte dans le même but de capture, douze photos pour ouvrir chacun des mois, douze saisons qui évoquent Bruegel l’Ancien et qui m’envoient dans la tête le Solaris de Tarkovski sonorisé avec un Bach strident.

Je me demande si replier les années sur elles-mêmes ralentit le temps ou au contraire l’accélère. Sans doute l’effet doit différer pour Pierre et pour moi lecteur. Je retrouve comme lui des similitudes, des moments parallèles, mais la plupart des écarts temporels m’échappent, j’ai l’impression de lire le journal d’une année pleine alors que ce plein est une construction littéraire, belle démonstration de la puissance de l’art à nous arracher à notre bassesse biologique.

Je songe aux conversations que j’ai depuis mon enfance sur la possibilité de transformer l’homme, de l’enrichir, de le transmuter à l’aide de la technologie. Depuis toujours l’art réussit ce tour de force. Il nous est aussi indispensable que la nourriture, nourriture toujours à la limite de la drogue, car ce que nous mangeons influence ce que nous pensons.

Pourquoi douter de cette capacité ? Pourquoi certains la mettent en cause plutôt que de chercher à nous enchanter ? Il faut sans doute de la diversité pour faire un monde, certains nous rabaissent pendant que d’autres tentent de nous élever comme Pierre avec ses Deux temps trois mouvements.

Pour moi une œuvre n’est pas précieuse en elle-même, mais parce qu’elle provoque en moi des envies de vie, des envies de faire. Alors, je plonge à mon tour dans mes carnets et tente une rencontre catastrophique entre quelques premiers mars.

[1981] Je lis une revue qui parle de relativité. Possibilité d’une dégravitation ou antigravitation. Il faudrait dévier les ondes gravitationnelles si elles existent. Mais elles doivent obligatoirement exister. Rien dans l’univers n’agit à distance sans une force. [1992] Je poursuis un assassin. Il se réfugie dans la maison de mes parents et se cache dans la chambre où, enfant, je dormais. Le moment le plus horrible : j’appelle mon père et lui demande ce qui se passe dans la chambre. En pleine nuit, rêve fait à l’instant. [1995] Impossible de raccrocher, poser le combiné comme se tirer une balle dans la tête. [1996] Le photographe est un danseur qui improvise, se laisse porter, chaque fois il invente, même si chaque fois il apprend à regarder. [1997] Le chaos engendre l’ordre. Voici une pensée postmoderne à l’opposée de la pensée classique (où l’ordre préexiste sous forme divine). L’ordre n’est pas une fin, mais une étape dans la complexification. [2000] J’avais déjà l’intuition que, dans une vie antérieure, j’étais une vache. Le vert vif m’a toujours subjugué, surtout dans les pays pluvieux. Son éclat apparait mystérieux à mes yeux habitués aux nuances mesurées de la garrigue. [2006] Gregory Chaitin n’a pas de blog, mais c’est un connecteur. Alain Juppé a un blog, mais ce n’est pas un connecteur. Il n’a pas compris que la connexion fonctionne à double sens. Nous n’en sommes plus à l’époque du push mais à celle de l’interaction. [2007] Je viens de mettre à jour la chronologie du cinquième pouvoir et rendre à César ce qui appartient à César. [2009] « Pas historien, mais romancier. Pas romancier, mais historien. » C’est le genre de critique que j’ai déjà entendu pour ma pomme. Beaucoup de gens n’aiment pas le mélange des genres et la narrative non-fiction, c’est un peu ça, une façon éclectique de pratiquer la littérature. [2010] « Tu donnes tes textes et tu gagnes sur autre chose. » Cette technique est applicable pour beaucoup de gens qui bloguent sauf pour les gens dont la seule activité est d’écrire.

Cette rapide plongée dans mes carnets (ceux retranscrits) me rappelle une de mes obsessions : faire en sorte que chaque page d’un carnet publié représente toute la durée de la vie de l’auteur, non seulement le moment premier de l’écriture. J’ai ainsi souvent l’habitude d’ajouter des commentaires rétrospectifs sur les entrées de mes carnets, ce que réussit Pierre d’une autre façon avec sa technique de la superposition. De belles expérimentations en perspectives…

PS : Billet inspiré par la lecture croisée effectuée par Christophe Grossi et prolongée par Pierre Ménard, remis en perspective par François bon.