Thierry Crouzet

Pour une littérature de gare

Je n’ai jamais participé à un atelier d’écriture, sinon ici même sur ce blog au quotidien depuis cinq ans, ou lorsque j’ai écrit Croisade alias La quatrième théorie. M’est venue l’idée d’un atelier physique, en face à face, autour d’une table. Le but : écrire une histoire, avec des paysages, des courses poursuites, des personnages drôles ou terriblement méchants, du mystère et des rêves pour nos propres vies.

L’auto-fiction me fatigue. L’écriture pour l’écriture, cette écriture qui se regarde, qui révèle la souffrance de l’écrivain, révèle aussi son vide cérébral et son manque de talent naturel. Que l’écriture serve de thérapie, c’est une chose, mais les lecteurs n’ont pas à cautionner ce déballage. L’esthétisme pour l’esthétisme me laisse deviner un manque de sens esthétique. Notre époque qui invente des lendemains incertains a plus qu’une autre besoin d’histoires pour anticiper tous les possibles, pour nous y préparer, pour nous donner envie de construire dans une direction plutôt qu’une autre (il va s’en dire que je ne goûte pas les serial killers).

L’écrivain doit devenir prescripteur. Nous ne sommes plus au vingtième siècle. Alors, plus nous nous retournerons vers ce siècle, plus les écrivains négligés se révèleront. Ce ne sera plus Proust le grand génie, mais Asimov, ou Herbert, ou Simak. Ils étaient, en leur temps, déjà en train de nous aider, de nous préparer à bâtir notre avenir.

J’imagine un atelier d’écriture dans cette perspective. Jeter la littérature pour la littérature et démultiplier ensemble notre puissance à imaginer des histoires positives. Avis aux amateurs. Si vous organisez un festival dans la planète littéraire, un séminaire, je ne sais pas trop quoi, faites-moi signe. Je suis partant.

J’aimerais reprendre les mécanismes du jeu de rôle. J’ai déjà effectué cette expérience, pour une version préliminaire de Croisade, mais la partie se jouait de manière traditionnelle, de vive voix. J’imagine tout transporter à l’écrit. Proposer un premier chapitre. Demander aux joueurs de se choisir un personnage. Puis qu’ils écrivent très vite ce qu’ils font suite à mon introduction. Puis j’écris un nouveau passage, ils réagissent. Et ainsi de suite.

Nous pourrions nous livrer à l’expérience en ligne… J’ai juste envie de face à face en ce moment. Il me semble que l’innovation doit se jouer en un aller-retour entre le matériel et l’immatériel. La lecture reste une activité matérielle, l’écriture aussi. Et peut-être qu’il me faut une expérimentation dans le dur pour découvrir les mécanismes transposables en ligne. OK, des expériences tournent déjà. Mais avez-vous entendu parler des histoires produites ? Non. La méthode n’est pas au point.

En même temps, je réfléchis à un roman d’aventures, un Croisade plus littéraire, mais néanmoins reprenant les mécanismes du roman populaire. Depuis plus d’un an, l’histoire est dans ma tête, les personnages apparaissent peu à peu, quelques amis, comme Ayerdhal et Sara Doke, m’ont encouragé à écrire ce livre. J’hésite encore, j’ai besoin de mes lecteurs, je veux appliquer La stratégie du cyborg sans encore trop savoir comment m’y prendre cette fois. Un blog dédié ? Facebook ? Un autre réseau social ? Par mail ? J’attends le déclic. Il viendra peut-être de vous, de nos échanges. Voici la littérature que nous élaborons, une littérature de l’interaction.

Notes

  1. Le numérique joue un rôle central dans la littérature contemporaine, pas tant dans les nouveaux modes de diffusion, que dans les nouvelles possibilités d’élaboration.
  2. Qui le désire peut publier sur le Web. Conséquence : il y a sur le Web plus d’écrivains médiocres qu’ailleurs (en nombre mais pas en pourcentage). C’est une question de statistique.
  3. Tous ceux qui sculptent leurs phrases à n’en plus finir se croient des auteurs parce que leur syntaxe ne ressemble à rien de visible. N’est pas Julien Gracq qui veut.
  4. Quand j’ai commencé à écrire, je me suis mis à détester le verbe être. J’en faisais l’élision presque systématique. Je vois partout en ligne des auteurs reproduire cette manie. J’ai fait partie de ces fainéants qui coupent plutôt que de reconstruire leurs phrases.
  5. La littérature ne doit pas se voir. Ce qui paraît littéraire ne l’est pas. En tout cas, telle est mon esthétique. J’ai un faible pour le minimalisme, un minimalisme qui me paraît nécessaire après un siècle de gabegie.
  6. Je pourrais écrire un manifeste contre la gabegie littéraire ou son pendant, un manifeste en l’honneur de la littérature populaire.
  7. La littérature expérimentale n’existe pas. Il n’existe que des expériences ratées, comme en science. Une expérience a pour but d’infirmer une théorie, pas d’en produire.
  8. La littérature soignée est déjà morte au moment où elle est produite. La littérature doit sourdre.
  9. Julien Green a écrit « La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l’écrivain. » Je ne suis pas d’accord. Les mots aussi volent, ils peuvent même aller plus vite que la pensée, c’est à ce moment qu’on devient écrivain.
Panoramique Hall Gare Bruxelles Centrale (flickr.com/photos/criminologue/1332176457/sizes/m/in/photostream/)
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