Thierry Crouzet

Vers une écriture sans littérature ?

Ce n’est pas parce que nous avons une conscience littéraire que nous produisons de la littérature. Il ne suffit pas de se vouloir littéraire pour l’être. Cette conscience a même le don de paralyser nombre d’auteurs, de leur faire regarder leurs phrases jusqu’à ce qu’ils soient incapables d’en produire une de supportable.

Tout peut être littéraire. Écrire un roman populaire peut-être un projet littéraire. La littérature en soi n’existe pas. Un texte devient littéraire après coup. Ce n’est pas l’auteur qui le décide, mais ses successeurs. La littérature ne se limite pas à l’alignement de belles phrases. Qu’est-ce qu’une belle phrase ?

Un auteur est littéraire quand il dit des choses qui lui sont propres d’une façon qui lui est propre (cela implique une esthétique, une politique, une philosophie… bien des champs à définir). C’est tout le contraire d’un journaliste, qui pourtant lui aussi écrit, et qui peut le faire fort bien, prouvant que l’écriture peut être non littéraire.

Se vouloir littéraire, c’est se vouloir dans l’histoire, déjà un personnage historique. Gombrowicz disait que tous les génies se considèrent géniaux. C’est une condition nécessaire, rien de plus. Il ne faut pas la prendre au sérieux, sinon on frôle le ridicule.

Se vouloir littéraire est donc pour moi suspect. On peut en rire avec les amis, je ne m’en prive pas, mais, après, il faut bosser en négligeant tout ce bazar. On oublie les autres écrivains, on le devient soi-même, on porte sa forme, on l’exprime en tous sens… et on accède peut-être à la littérature (en tant qu’antiessentialiste je ne sais pas trop ce que ça peut être).

C’est comme avec le sexe. Plus on parle de littérature, moins on est littéraire. On devient prof de français (c’est parfois un reproche que j’ai pu faire à Gracq en le lisant, même si je l’admire – d’autant qu’il vivait dans un autre siècle). Les écrivains ne sont pas des profs, mais des faiseurs. Toute écriture doit intégrer la littérature des autres pour s’en débarrasser.

Me voilà devenu professeur à mon tour. Je me déteste quand j’écris avec ce ton. En vérité, je cherche à vous raconter mon parcours. J’aurais mieux fait de vous raconter ma vie de scribouillard. La vie parle mieux que la théorie.

J’ai voulu pendant des années faire littéraire. J’ai tenté des expériences en tout sens, d’Équinoxe d’automne en passant par Genius Locus jusqu’à Turista, et bien d’autres textes que je n’ai pas mis à jour. J’ai peu à peu cessé de me regarder écrire, j’ai écrit ce qui me venait, à ma façon, sans chercher ma place par rapport à mes prédécesseurs. C’est ainsi que j’ai abouti au blog, à cette forme libre entre toutes, et j’ai envie de poursuivre cette expérience, sous toutes les formes, même hors du blog.

Quand Isabelle me relit, elle coupe les phrases qui sonnent trop littéraires et qui dissonent chez moi (je devrais vous donner un exemple… mais comment retrouver ce qui a été jeté). Elle me pousse à être davantage moi-même et à moins ressembler aux sculpteurs de phrases qui oublient de démonter leur échafaudage après leurs travaux de rafistolage. Je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas travailler son écriture, je dénonce juste le travail qui se voit, les ajouts qui se voient, les substitutions qui se voient. Le repenti trop visible me fait mal. J’aime la métaphore du tennis. Je déteste les écrivains qui ressemblent à Yvan Lendl. Je préfère les John McEnroe.

Pour moi, il n’y a pas de genres inférieurs. Je respecte les auteurs de bestsellers, ne serait-ce que parce que je suis incapable de les imiter. Si leur art est facile, pourquoi ne prendrions-nous pas quelques semaines pour nous y exercer et nous remplir les poches ? Nous consacrerions le reste de notre vie à la littérature.

En vérité, rien n’est simple. Faire du vide avec du vide est un art qui m’échappe et que le public aujourd’hui adore. Je le regrette, mais je ne sais le satisfaire. Je peux maudire ce public, je peux haïr ces écrivains complaisants, mais je suis obligé de leur reconnaître un talent.

Nous devrions nous passionner pour les genres populaires ou datés. Notre but pourrait être d’en faire des genres majeurs. C’est le seul défi devant nous. De toujours renouveler la littérature, là où les dits littéraires d’un temps n’y pensent pas, n’y voient aucune possibilité.

Les phrases sont aussi des histoires, me répond Angkhistrophon sur Twitter.

C’est tout l’objet du Nouveau Roman, faire de l’écriture même le sujet de l’écriture. J’ai joué à ce jeu, dans Genius Locus faisant d’une île l’héroïne de mon écriture, sans doute sous l’influence de Triptyque de Claude Simon. Toujours, les mots en eux-mêmes racontent une histoire, mais croyez-vous que ce soit aujourd’hui suffisant ? Je dis bien aujourd’hui. Nous avons un monde à reconstruire. Nous devons utiliser toutes nos armes, n’en négliger aucune, travailler le fond et la forme, sans nuance.

Je n’aime que les écrivains de combat. Proust se bat pour une vision de l’art, pour l’acceptation des préférences sexuelles, pour la disparition du temps, pour un art de vivre. Il m’a changé. Les écrivains de science-fiction que j’aime dénoncent et proposent (des écrivains trop peu lus par les littéraires français – sauf Houellebecq, est-ce un hasard ?). Puis il y a tous les autres, qui ne souhaitent que divertir ces lecteurs qui ne cherchent qu’à s’évader. Stop. Je lis pour me changer, j’écris pour me changer… et peut-être changer un bout du monde. Tel est pour moi le but de la littérature, peu importe les formes employées pour l’atteindre.

Privilégier le style, la structure, les idées, la psychologie, la philosophie, la politique, n’a aucun sens pour moi. Nous devons nous déployer dans toutes les directions. Écrire mieux que mal est nécessaire, ce n’est qu’une des conditions pour devenir écrivain. Trop des nôtres voudraient se contenter d’exceller dans une catégorie. Je préfère toucher à toutes, car toutes ont été définies par le passé, et celles qui compteront demain restent à façonner.

Notes

  1. François Bon a inspiré le titre de ce billet.
  2. Je devrais trouver des échafaudages trop visibles chez mes contemporains. Mais on peut les retrouver chez des écrivains presque canonisés, même chez ces Nouveaux Romanciers que j’ai pourtant beaucoup lus et que je ne renie pas.
  3. Je vous parle de ma position, de ce qu’est pour moi un écrivain littéraire aujourd’hui. Je ne renonce pas à la littérature, mais j’estime que nous pouvons en déplacer le champ. C’est ce que nous faisons tous les jours avec le blog.
  4. Je n’ai rien contre le lyrisme, j’aime parfois m’envoler.
  5. Mon blog est-il littéraire ? Croyez-vous que je me sois un jour posé la question ? Je me fiche de la réponse. J’écris, je combats, j’expérimente, je vis et ne me repens pas.
  6. Je lis ce matin une réponse de Pierre Ménard. D’une certaine façon, concernant les ateliers d’écriture, j’ai déjà répondu avec La stratégie du Cyborg. Comme toujours, il n’existe pas une façon de faire, une technique indépassable, de nouvelles voies se révèlent sans cesse.
  7. Un écrivain doit s’essayer à tous les genres, c’est le meilleur atelier d’écriture que je connaisse. Plus des genres sont méprisés, plus il est de notre devoir de les élever à la hauteur du grand art. Les littéraires pour moi sont ceux qui méprisent et qui classent les livres en genres supérieurs ou mineurs. Pour cette raison, je ne veux pas me définir comme littéraire. Je me bats contre toutes les classifications, contre toutes les hiérarchies, dans la littérature comme ailleurs. Je suis pour faire exploser ce fatras au profit de structures réticulaires, où c’est l’interdépendance entre les possibles qui domine. Chaque œuvre est alors un chemin dans le réseau, un chant des pistes.
  8. J’ai déjà écrit sur la fonction prescriptive de la littérature dans Le peuple des connecteurs. J’y montre comme les auteurs cyberpunk ont inspiré les créateurs du Web. Est-ce une littérature insignifiante ? Je ne le pense pas. Proust a autant changé ma vie que Gibson. Je ne dispose d’aucun autre critère d’évaluation d’un auteur que son influence sur moi. Il n’existe aucun référent absolu. La littérature, c’est ma littérature. C’est pour ça que je peux en parler.
The mountain (flickr.com/photos/papalars/3032193121/)
Source