Thierry Crouzet

I’m the media

Depuis le 31 mai dernier et sa diffusion intégrale en ligne, je dois voir I’m the media, le film de Benjamin Rassat. Pourquoi ai-je attendu hier soir pour le visionner ? Tout simplement parce que depuis cette date, je n’ai pas regardé le moindre film, pas la moindre vidéo. La lecture et l’interaction, dans la chair ou en ligne, m’accaparent.

Comment Benjamin aurait-il pu traiter du narcissisme en ligne sans se moquer de lui-même et de devenir le principal interviewé du documentaire ? Cette mise en abîme a pour effet de rendre un peu plus ridicules les autres interviewés, excepté Thierry Ehrmann que j’ai trouvé sympathique. Et sans la présence de Benjamin dans son film, nous aurions été privés d’un final hilarant. Pour moi, la véritable histoire commence à ce moment, j’aurais aimé que Benjamin nous entraîne dans un délire encore plus total, extravagant. J’en avais besoin après avoir vu des personnalités presque pitoyables, tel Robert Scoble, qui expose son obésité satisfaite et déblatère des banalités.

Je vous fais une prédiction. Le jour qui viendra assurément où les internautes se désintéresseront de Scoble, il finira par se filmer en train de chier. Ils le feront tous. Ils sont prêts à tout pour attirer l’attention, même aux pires abjections. Comme ils manquent de culture, ils ne savent pas qu’Hervé Guibert s’est déjà filmé en train de tenter de se suicider, puis en train de mourir. Dans cette veine de l’exposition de soi, vous n’irez jamais plus loin que lui ; sinon à l’égaler dans le morbide. Mais lui écrivait merveilleusement !

Je n’ai pu m’empêcher de penser à mon propre narcissisme. Isabelle m’a fait remarquer que, plus jeune, j’étais trouble, je n’étais pas au point, comme une image qui se divise en plusieurs facettes. J’occupais au moins les trois extrémités d’un triangle.

  1. Il y avait en moi celui qui se voulait écrivain et qui écrivait.
  2. Il y avait celui qui regardait sans cesse l’écrivain comme narcisse se regardant lui-même.
  3. Il y avait celui qui regardait les autres écrivains et qui dialoguait avec eux.

Il me semble qu’aujourd’hui ces trois pôles ont fusionné. Je n’ai plus besoin d’interroger mon écriture, de l’analyser, de la comparer aux autres, de me comparer à eux et de chercher dans leur regard la preuve de mon existence. J’ai peut-être dépassé l’étape narcissique. N’est-ce pas une condition préliminaire avant de devenir auteur ? Faire une mise au point. Se focaliser. Alors plus rien ne nous est interdit.

Mais suis-je guéri puisque j’éprouve le besoin de parler de moi pour parler d’un film que je viens de voir ? Comme le dit Benjamin, une dose de narcissisme reste nécessaire, ne serait-ce que pour nier l’impossible objectivité.

Mais entre une dose et une overdose, mon cœur chavire. Les narcissiques filmés par Benjamin me sont apparus comme des êtres limités et incomplets, qui cherchent leur point de focalisation. Je n’ai éprouvé aucune envie de les connaître mieux. À force de vouloir tout montrer, ils nous démontrent leur vide intérieur, presque vertigineux.

L’ouverture qui nous permet de publier en ligne ce qui nous passe par la tête a un prix. Des gens diffusent leur vide, ils font du vide avec du vide, ils occupent l’espace avec leurs rien plutôt que de chercher à bâtir des œuvres. Pour les encourager, des spectateurs fainéants se passionnent par millions pour ces vides qui ressemblent aux leurs, et les écrivains qui connaissent le succès reprennent ce truc, le vide nous emporte au point que nous pourrions tous être tenté d’y succomber. Alors nous devons arpenter d’autres régions, nous tenir éloignés de ces trous noirs et ne pas succomber à leur attraction.

Notes

  1. Benjamin évoque Steve Jobs et le lancement du Mac en 1984. IBM était comparé au dictateur d’Orwell. Un quart de siècle plus tard, Steve Jobs s’est lui-même glissé dans la peau du dictateur, avec la volonté d’enfermer Internet dans ses appareils, installant partout de péages et des postes de douanes. Voici où conduit le narcissisme.
  2. Quand Benjamin réalise son film, Loïc Le Meur lançait Seesmic, alors un service de forum vidéo. Loïc croyait que les vidéos remplaceraient les posts sur les blogs, que tout le monde déballerait sa vie au quotidien, il s’appliquait à lui-même la règle qu’il espérait que le plus grand nombre embrasserait. Aujourd’hui, Seesmic est devenu une interface aux réseaux sociaux (et j’aurais du mal à m’en passer) et Loïc publie moins de vidéos. Le narcissisme est devenu une technique marketing.