Thierry Crouzet

Renverser l’économie du livre

Édition 150/176

Le Bélial, éditeur spécialisé dans la littérature de l’imaginaire, a lancé sa plate-forme de diffusion numérique avec un petit coup marketing : deux romans, un de Roland C Wagner, un autre de Thomas Day, sont accessibles à un prix libre ! Si cette méthode de diffusion a marché pour la musique, pourquoi ne marcherait-elle pas pour des livres ? L’expérience me paraît intéressante, nous verrons à la fin de l’opération quel en sera le bilan. Je me suis donc empressé de récupérer les deux textes, sans dépenser un euro. Pourquoi ai-je été pingre ?

J’ai passé une soirée non loin de Thomas Day il y a quelques mois, le personnage, au bord du burn-out, ne m’a pas enthousiasmé. Chez lui le pessimisme déborde par chacune des pores. J’ai néanmoins tenté de le lire, retrouvant dans le texte l’impression physique que j’avais ressentie. Son écriture n’est pas mon truc, même si je sais que par, ailleurs, Thomas Day effectue sous un autre nom un grand travail d’éditeur.

Je n’ai en revanche jamais eu l’occasion de croiser Wagner mais Ayerdhal m’a tant vanté l’écrivain que j’ai acheté plusieurs de ses livres, sans pour l’instant tomber sur celui qui soulèverait mon enthousiasme. Je sais que je dois lire les Futurs mystères de Paris, je l’ai acheté, il est sur ma gigantesque pile.

En voyant l’annonce, du Bélial, je me suis dit, voici une occasion de donner une nouvelle chance à deux auteurs. Je n’avais aucune envie en revanche de payer avant de voir. J’ai téléchargé les deux livres, tant en PDF qu’en ePub, et je n’ai pas eu le temps de les lire. Si plus tard, ils m’intéressent, si je dépasse la vingtaine de pages, je paierai.

Il me semble que nous devrions toujours avoir cette possibilité, surtout vis-à-vis des auteurs dont nous ne sommes pas fans. Goûter un livre, puis le payer si nous sommes satisfaits me paraît la seule solution réaliste. Je ne dis pas que les livres doivent être gratuits, mais qu’ils doivent aussi l’être, au moins pour de larges extraits (et ils le seront en téléchargement pirate de toute façon et sans les DRM qui ne font qu’emmerder les béotiens en technique). Dans une librairie, nous sommes presque dans cette situation de lecture gratuite et libre. Apple propose la même chose sur iBooks Store. Publie.net fait de même.

« Voir puis payer. » c’est s’opposer à l’ancienne logique « Payer puis voir. », qui impose le matraquage marketing. Je ne paye les yeux fermés que parce que j’ai été manipulé, que si mon désir mimétique a été stimulé. Si nous voulons nous arracher au consumérisme destructeur, nous devons déplacer l’acte d’achat, le transformer en un acte de don qui prouvera notre satisfaction. Il ne s’agit plus de disposer d’un objet, un livre, mais bien d’établir une connexion réciproque avec un auteur. Lui dire que nous apprécions son travail.

Imaginons donc que je sois satisfait d’un des livres téléchargés, combien dois-je donner ? Quel est le juste prix ? Pas facile à dire, c’est très subjectif. Alors nous pourrions convenir du prix minimal qu’un lecteur devrait reverser à l’auteur, je dis bien à l’auteur.

Ayerdhal dans une de ses fameuses envolées propose que les livres électroniques soient vendus 1 euro. Cette valeur correspond en gros à ce que touchent en moyenne aujourd’hui les auteurs dans la chaîne papier (en 2008, 466 millions d’euros distribués aux auteurs pour 468,3 millions d’exemplaires vendus).

Pour moi, cette somme de 1 euro est insuffisante. Si nous voulons profiter de la révolution numérique pour accroître la qualité de la production, nous devons donner plus de temps aux auteurs, un peu plus de liberté, un peu plus de revenus. J’aurais tendance à fixer le prix de la récompense à 2 euros (attention, il ne s’agit plus d’un prix d’achat).

Un français achète en moyenne 7,3 livres par an (nombre de livres vendus / population, soit 468,3/64,3 en 2008). Dans la perspective tout numérique avec une récompense à 2 euros, une famille de quatre personnes devrait reverser en moyenne aux auteurs 58,4 euros (7,3 x 4 x 2). Dans l’économie actuelle, cette famille reverse à la chaîne du livre en moyenne cinq fois plus (7,3 x 4 x 10 euros), soit 292 euros. Avec l’économie de 233 euros réalisée, il est possible de s’acheter une liseuse chaque année (bientôt deux et même trois sans compter que la liseuse sera une fonction d’autres appareils). Bien sûr, les gros acheteurs de livres, attentifs à leurs dépenses, ont d’autant plus intérêt à passer à l’électronique.

Je n’en ai pas fini avec mes calculs, mais je veux d’abord mettre les points sur les i. Il faut cesser de considérer l’édition numérique comme un accessoire de l’édition traditionnelle, et de tenter de lui faire supporter les coûts qui ne la concernent pas (la réponse de Le Bélial à Ayerdhal ne me semble donc pas pertinente). Il faut démarrer une nouvelle économie, et pour commencer admettre que le prix du livre ne peut plus être unique.

Au commencement, nous avons un auteur qui produit un texte. Il peut décider de le distribuer sur son site personnel et demander une récompense de 2 euros. Qu’on ne me dise pas que créer des PDF ou des ePub demande des compétences extraordinaires. On peut toujours faire mieux, même mieux que Le Bélial d’ailleurs. Rien n’empêche l’auteur de travailler comparativement avec les auteurs qui ont les compétences qui lui manquent. Par exemple, Ayerdhal a révisé La quatrième théorie, je peux aider Ayerdhal à mettre en ePub ses textes. À ce stade du travail, une économie non monétaire peut s’installer entre chacun de nous.

Dans cette économie, il reste de la place pour un éditeur. Son travail peut être littéraire (editing) mais, comme cette tâche est la plus facile à régler coopérativement, il doit surtout être promotionnel (publishing). L’auteur et l’éditeur signent alors un contrat. Par exemple, un partage des revenus à 50 %. L’auteur peut exiger beaucoup plus s’il estime que l’éditeur ne se casse pas la tête. Certains auteurs commencent à réclamer 75 %.

Nous avons notre livre terminé, avec un prix de récompense fixé à 2 euros. Le livre est alors disponible dans différents lieux.

  1. À 0 euro, un très large extrait, voire l’intégralité pour que les lecteurs goûtent.
  2. À 2 euros, en direct sur le site de l’auteur ou de l’éditeur (un tel site n’est pas compliqué à mettre en place – je proposerai s’il le faut un WordPress avec les plugins ad hoc).
  3. À 2,1 euros, si l’auteur installe sur son site une technologie payante (un WordPress customisé par une société de services).
  4. À 2,2 euros, sur les sites des propulseurs qui seront affiliés avec l’auteur et l’éditeur. Les libraires en ligne. Les clubs de lecture qui arrivent : The reading room ou goodreads.com.
  5. À 2,6 euros sur les plateformes qui prennent 30 % des revenus (iBooks store d’Apple par exemple). Et j’imagine mal Google ne pas entrer sur ce marché sans faire exploser la barre de 30%.
  6. À 3 euros en audio.
  7. À 17 euros sur une plateforme d’impression à la demande.
  8. À 19 euros chez les gros libraires physiques.
  9. À 22 euros chez les libraires de quartier (mais qui font un travail de prescription).
  10. Peut-être beaucoup moins dans des bouquets disponibles en abonnement comme chez publie.net.

Si le prix du livre a protégé un temps les libraires, il risque maintenant de desservir toute l’édition au moment du virage au numérique. Il est temps d’abandonner cette règle. Nous devons en passer par cette abrogation si nous voulons expliciter où va l’argent du lecteur. Il choisira en suite en fonction de ses préférences, de l’ergonomie, de la confiance accordée à telle ou telle plateforme, de telle ou telle liseuse.

Aujourd’hui, le prix est fixe et l’on retranche plus ou moins en fonction des intermédiaires. Il ne dépend que de nous d’inverser cette logique. Nous auteurs et éditeurs fixons un prix auxquels les autres acteurs ajoutent leurs marges (j’ai négligé l’État et les banquiers dans mon histoire schématique mais il ne faudra pas les oublier).

Philosophie ! Les auteurs doivent se libérer de la distribution (avoir leur site personnel, chez eux et pas chez Facebook, rester maître de leur réseau social, utiliser tous les outils pour se propulser, inviter les lecteurs à récompenser à la source) et, avec eux, les éditeurs doivent aussi se libérer de la distribution qui les empêche d’éditer ce qu’au fond ils aimeraient publier (ils ne sont même plus conscients de n’éditer que ce que le réseau commercial exige).

En attendant, la distribution tient les éditeurs par les couilles. Elle les empêche d’innover sans restreindre leur imaginaire. Résultat : de nouveaux acteurs vont entrer sur le marché, libres des anciennes contraintes, ils feront la révolution numérique de l’édition. Les vieux acteurs ont toutes les chances de sombrer comme IBM sombra quand Dell lança la vente directe. Le Bélial a le courage de tenter quelque chose. Il faut aller plus loin. Ne pas avoir peur de lâcher les amarres. Ce n’est pas en voulant protéger le business du papier qu’on peut prétendre entrer dans le monde du numérique.

Le Bélial
Source