Thierry Crouzet

L’expérience inédite (et interdite)

Édition 145/175

Pour qu’un projet coopératif fonctionne, il doit se décider vite, se mettre en œuvre tout aussi vite et se boucler presque aussi vite. Après ma proposition de tenter une édition coopérative d’un de mes textes et tester le revenu unique, nous avons, en moins d’une journée, mis sur pied une équipe.

J’ai reçu par mail, sur Twitter et sur le blog des propositions de coopération. J’ai fait la pub du projet sur deux listes de diffusions et auprès de quelques amis. Toutes les compétences ont vite été réunies. Hier soir, j’ai envoyé à chacun le texte de ma nouvelle avec quelques explications. Pour documenter l’expérience, je réécris pour vous mon message.

Je ne pouvais commencer autrement qu’en remerciant tout le monde mais il n’était pas question de soulever des attentes insensées. Le but n’est pas, cette fois, de faire fortune, mais d’essayer de nouvelles méthodes de travail ainsi que, peut-être, un nouveau modèle économique pour les auteurs et les acteurs de la chaîne du texte. J’espère que nous gagnerons au moins de quoi nous payer un resto dans quelques semaines (on n’en est pas encore à la phase contractuelle).

La suite du projet dépend avant tout de mon texte. Il n’est pas question que les uns et les autres coopèrent pour mes beaux yeux. Les partenaires ne doivent pas s’intéresser uniquement à l’expérience, mais aussi au texte. Yves l’Ours Koskas a été clair :

Un préalable [à sa participation], tout de même, je viens de coller l’epub dans la liseuse et m’en vais le dévorer de ce pas. Il faut que ça me plaise, je ne pars pas perdant, jusqu’à présent j’ai aimé tout ce que j’ai lu de Thierry. Je pense quand même qu’il ne faut pas faire l’expérience pour l’expérience mais aussi (surtout…) parce que l’on aime le texte.

Les partenaires en acceptant de se réunir autour d’un texte, le valident, pas nécessairement en l’état, mais jugent que leur travail aura une chance de porter ses fruits. Ils doivent partir gagnant. La constitution du collectif équivaut, dans le circuit traditionnel, à l’acceptation d’un manuscrit (et le processus est tout aussi biaisé à cause des amitiés et du hasard des rencontres).

J’ai tout de même un peu flippé, jusqu’à ce que l’Ours accepte l’aventure. Pour le moment, les autres ne se sont pas encore manifestés, mais ils n’ont pas tous à le faire dans l’immédiat. Pour travailler sur un texte, il faut garder un regard neuf le plus longtemps possible. Et ce travail doit se structurer. Avant d’aller plus loin, il fallait donc savoir qui ferait quoi.

Dans mon message, j’ai fait une proposition qui me semble cohérente en fonction de ce que je sais de chacun des coopérateurs. Ce n’est pas figé, c’est juste qu’on ne peut pas avoir cinq éditeurs et pas de correcteur.

Rédaction

Début août, dans les Pyrénées, Émile Crouzet, 3 ans, nous réveille au milieu de la nuit. Isabelle me raconte son rêve. Il y est question d’un immeuble étrange et d’une chasse aux riches. Je me dis que ça pourrait faire le sujet d’une nouvelle, j’y pense de temps à autres, jusqu’à ce que le 9 septembre je me décide à l’écrire, avec l’idée d’en faire une expérience éditoriale. Le 13, le texte était bouclé. Isabelle comme toujours effectua un travail de relecture en amont, me forçant à mieux camper mes personnages, à déplacer certains morceaux du texte, en corrigeant mes innombrables fautes d’orthographe. J’avais un manuscrit à l’état brut.

Édition

Isabelle n’est pas éditrice, et même si elle l’était, elle ne pourrait pas porter un regard neutre sur mon travail. Elle connaît trop ce que je pense. Elle devine mes intentions, souvent oubliant de me dire que d’autres n’ont aucune chance de voir où je veux en venir. Il faut donc que le travail d’édition, de trituration du texte et de stimulation de l’auteur se poursuive, sans concession, avec le but de tirer le texte un cran plus loin, d’aider l’auteur à se surpasser. Il se joue à l’échelle complète du manuscrit. Il n’est pas encore question de traquer la moindre coquille mais d’établir un texte qui tient tout seul.

Pour cette tâche cocréative, j’ai pensé à l’Ours, éditeur et graphiste entre autres compétences, et à Nicolas Ancion écrivain avec qui je partage quelques sujets de réflexion.

Illustration

À ce stade, personne d’autre n’a vraiment besoin de lire mon texte, sauf Pacco qui illustrera la couverture. Je suis heureux que nous collaborions une nouvelle fois ensemble après une année 2006 très riche. Plus vite nous aurons une ou des images, plus vite l’objet prendra du poids, ce qui sera d’autant plus motivant pour tout le monde.

Édition-corrections

Une telle cooédition peut se mettre en place avec un commando de cinq ou six personnes. Pour le plaisir de l’expérience, je me suis dit que nous pouvions densifier l’équipe. Françoise Renaud, dont j’aime le style dépouillé, effectuera une relecture stylistique.

Corrections

Tous les participants pourront alors lire le texte, surtout Antoine Barral, Florence Clerfeuille, Brigitte Saussard et Nina Blanchot, toute nouvelle agrégé de Lettres, qui traqueront les coquilles, peaufineront le style pour qu’il devienne invisible (sur quatre correcteurs, il en restera bien un pour aimer le texte).

Packaging

L’Ours récupèrera l’illustration de Pacco et montera la couverture et la quatrième dont nous écrirons à nous tous le texte, surtout en interaction avec les diffuseurs et les propulseurs qui vont entrer maintenant dans la danse. Il sera temps d’arrêter un titre définitif, La chasse aux riches étant mon titre de travail.

Maquette

C’est un peu mon dada, surtout pour la version ePub. Il s’agira de retrouver l’ambiance de la couverture. L’Ours me pilotera, c’est lui le graphiste. Les diffuseurs et propulseurs auront bien sûr à donner leur avis.

Propulsion

Je continuerai de pousser le texte sur mon blog mais il faudra démultiplier sa présence en ligne et hors ligne. numeriklivres orchestrera cette opération.

Sur Twitter, Xavier Galaup a suggéré une intervention des bibliothécaires en amont. Pourquoi pas. Je ne sais pas quelle forme cela pourrait prendre, en revanche, j’imagine très bien un libraire participer à la phase packaging, quatrième de couverture, propulsion. De cette façon, il reprendrait un rôle central, et vital, dans la chaîne du texte.

Diffusion

Je diffuserai la nouvelle sur mon blog en direct, Isabelle la diffusera chez Apple et Amazon, numeriklivres via immateriel.fr. Avec l’Ours, je m’occuperai de l’impression à la demande. On pourra éventuellement placer des exemplaires dans quelques librairies. David Queffélec pourrait reprendre le texte dans sa revue Angle mort bientôt disponible.

Voici schématiquement une répartition possible des rôles. Chacun disposant de compétences croisées, chacun pourra intervenir à n’importe quel point du processus. En fait, je n’ai aucune idée de comment les choses se dérouleront. Je raconterai.