Thierry Crouzet

Quand les livres se vendaient au kilo

Édition 134/173

Vous l’avez tous remarqué, plus un livre est gros plus il est cher. C’est un peu comme pour les poissons ou les sacs de patates. Croyez-vous que les œuvres de l’esprit doivent se monnayer au poids ? Les artistes et leurs marchands nous montrent le contraire. Dans leur domaine, la réputation compte plus que les mensurations. Il serait temps que les auteurs s’éveillent. Même pour les patates le prix au kilo change entre les Russet Burbank utilisées par les MacDo et les Sirtema de Noirmoutier.

Comme les textes ont été d’abord copiés à la main, puis imprimés, le prix des livres est indexé sur ce seul travail. On ne tient pas compte du travail de l’auteur. On suppose que s’il produit un gros volume, il touchera proportionnellement plus qu’avec un petit. C’est doublement absurde.

Absurde du point de vue le l’auteur

Un thriller de 600 pages peut être écrit en trois mois. Un chef-d’œuvre peut être peaufiné durant des années et n’occuper au final que quelques dizaines de pages.

Le volume d’un texte n’a aucun lien avec la masse de travail qu’il a nécessité. Je peux me prendre en exemple : La quatrième théorie m’a pris beaucoup moins de temps que J’ai eu l’idée. Je ne considère pas que le second texte ait moins de valeur, bien au contraire.

Nous avons tendance à payer pour la sueur présumée. Mais un auteur n’est pas un maçon qui transporte des parpaings à longueur de journée. Sa sueur ne se mesure pas à l’ampleur des auréoles sous ses bras. Le temps investi n’est tout simplement pas un critère à prendre en compte, pas plus que le volume du texte (et c’est d’ailleurs aussi le cas pour les maçons).

C’est comme si les cinq papiers révolutionnaires publiés par Einstein en 1905 avaient été jugés inférieurs aux volumineux pensums des thésards.

Absurde du point de vue du lecteur

Il n’existe aucun lien entre le temps passé avec un texte et sa longueur. Un seul essai de Montaigne m’occupe plus que la plupart des Thrillers de 600 pages. Je ne les méprise pas, j’aime en lire de temps à autre, mais je ne vois pas pourquoi je les paierais plus cher que certaines petites choses qui tiennent mieux en bouche.

Nous nous trouvons dans cette situation paradoxale à cause des coûts d’impression. On ne peut pas vendre un pavé au même prix qu’un opuscule. Nous-mêmes attribuons par habitude un prix au poids. Tout cela devrait changer avec le numérique.

C’est à l’éditeur de fixer un prix à ses publications, exactement comme le marchand d’art. Il doit tenir compte du marché mais aussi de l’importance qu’il accorde au texte produit. Surtout ne tombons pas dans le piège de faire payer les ebooks au nombre de caractères. Les anciennes classification : nouvelle, novella, roman… n’ont plus aucun sens. Ératosthène inventa le concept : un texte égale un rouleau. Pensons maintenant : un texte égale un prix. Ne cherchons plus à composer des recueils pour monter artificiellement ce prix, ne cherchons plus à tirer à la ligne pour atteindre le seuil de la rentabilité.

Voilà encore une raison qui me pousse à défendre le revenu unique par exemplaire quel que soit son format, qu’il soit électronique ou papier. Il s’agit de renverser l’ancienne logique tarifaire. Par le passé, on fixait le prix du produit final, on dégageait alors des marges variables suivant les canaux (en fait, il n’y avait guère qu’un canal, subdivisé en trois niveaux de librairie).

Aujourd’hui, avec la démultiplication des canaux, cette stratégie serait suicidaire pour les auteurs et les éditeurs. Ce serait pour eux se mettre à la merci de la distribution. Il faut au contraire pousser les distributeurs à se concurrencer. « Nous fixons notre prix, vous prenez votre marge. Plus votre marge sera grande, plus vous vendrez cher et plus les lecteurs acheteront chez nous en direct. »

Cette possibilité de vendre en direct change tout. Plus jamais les distributeurs ne seront tout-puissants. S’il est logique qu’ils prennent une marge, il est absurde qu’ils exagèrent.

Les lecteurs doivent dorénavant connaître le prix qu’ils rétrocèdent aux créateurs. Il faut qu’ils sachent quand ils nourrissent les auteurs ou gavent la distribution. Cette logique devrait d’ailleurs être étendue à tous les produits. Nous devons savoir à qui va notre argent. Il n’y aura jamais de commerce équitable sans cette transparence.

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