Thierry Crouzet

La conne haine du marketing

Depuis que je parle de La tune dans le caniveau, depuis que je vous invite à lire cette nouvelle désopilante dans un Paris pourrissant, depuis que je vous adjure d’écrire un billet pour gagner une liseuse Bookeen, on m’accuse un peu partout de faire du marketing et de contredire ma critique de ce même marketing, surtout après ma sortie contre les community managers.

J’ai des amis blogueurs qui m’ont clairement dit qu’ils n’écriraient pas de billet car ils ne voulaient pas entrer dans ce jeu décadent. Plaçons-nous dans un autre domaine. Imaginez que je sois paysan et que je décide ne plus passer par la grande distribution.

Je viens récolter mes fruits et légumes. Qu’est-ce que j’en fais ? Si je ne vais pas sur les marchés, si je ne dis pas à mes amis de parler de ma production à leurs amis, ma production pourrira. Je peux certes rejoindre une AMAP. Mais à son tour cette AMAP doit signaler son existence, ne serait-ce que par le bouche-à-oreille. Il n’y a rien de mal, ou de contre nature, à dire que l’on fait quelque chose ou qu’un produit ou un service proposé par un tiers mérite de l’attention.

Le marketing me paraît condamnable, et même méprisable, quand il tente de nous dicter un comportement mimétique, quand il se substitue à notre volonté et que nous nous retrouvons à acheter des choses dont nous n’avons aucune utilité.

Jamais je ne parlerais d’un produit ou d’un service dont je ne suis pas persuadé de la qualité ou de la nécessité. Quand je lis un livre que j’aime, j’en parle autour de moi, j’en parle sur mon blog. Je n’ai pas l’impression de trahir un quelconque idéal. Jamais vous ne me verrez, en échange de monnaie sonnante et trébuchante, écrire un article pour présenter un produit dont je me fiche éperdument.

Quelques blogueur à succès pratiquent cet exercice à longueur de journée (et gagnent plutôt bien leur vie). Je ne vois pas pourquoi on les appelle encore blogueur. Ils méritent plus que nul autre le titre de pute.

Quand j’étais journaliste spécialisé dans la presse informatique, au début des années 1990, jamais on ne nous a payé pour écrire un article. Il nous arrivait de descendre un produit dont la publicité se trouvait en regard. Nous avions pour seule mission de dire ce que nous pensions. Alors quand des blogs deviennent des supports publicitaires déguisés je m’énerve, pas tant contre le blogueur, chacun place son estime où il le souhaite, mais contre tous ceux qui courent lire ses billets de commande. Ce marketing déguisé est malsain.

En revanche quand je dis que j’utilise Twitter, que Seesmic a changé ma vie d’usager des réseaux sociaux, que WordPress est le meilleur logiciel de blog, je ne fais pas du marketing, je vous parle de moi. J’estime absolument nécessaire cette propulsion des idées, des modes, des pratiques… Elle s’oppose justement au matraquage top-down sous lequel nous croulons.

Nous avons besoin que les informations circulent. Soit nous les poussons nous-mêmes, gratuitement, soit nous laissons les marketeux entretenir un flux artificiel décorrélé de ce que nous pensons. Là, il y a un bug. Quand quelqu’un qui ne fume pas travaille pour un vendeur de cigarettes, le monde déraille. Que des gens soient prêts à vendre n’importe quoi, c’est monstrueux.

Alors quand on me dit « Je ne parlerais pas de ton nouveau texte parce que je suis contre le marketing », je trouve ça con comme la lune. On ne peut pas d’un côté critiquer l’ancien monde, sa puissance de rouleau compresseur, puis refuser a priori de jouer du bouche-à-oreille.

Je dis bien a priori. Si on n’aime pas mon texte, on n’a aucune raison d’en parler, sinon pour le descendre. Mais avoir une posture du silence de nature idéologique me paraît une erreur monumentale. Vous vous trompez de combat. Pour nous opposer au top-down, pour lutter contre les putes soumises, nous devons jouer de nos discrets tamtams.

Il ne sert à rien de se plaindre de la longue traîne, la trop immense masse de productions, pour la plupart désordonnées. C’est une chance mais nous devons apprendre à naviguer dans ce brouhaha sans pour autant user des techniques que nous réprouvons. Si le marketing exogène est condamnable, le marketing de soi et des choses qu’on aime est nécessaire, et même la seule alternative possible à la toute-puissance des plus riches.

La question reste la sincérité. Comment savoir si celui qui parle d’un produit ou d’un service, je ne dis même pas en bien ou en mal, est sincère ? Suis-je sincère ? Ma tentative d’édition alternative n’est-elle pas une grande manipulation ? Ne suis-je pas à la solde d’un grand méchant du capital ?

On doit toujours se poser la question, on doit toujours douter, il n’existe aucune méthode pour aboutir à la vérité, sinon la pratique régulière de celui qui parle. J’espère que ceux qui viennent souvent me lire comprennent ma façon de penser et ont confiance en moi. Alors s’ils parlent à leur tour à ceux qui ont confiance en eux, on peut espérer que la confiance se propagera.

Bien sûr nous pouvons tous succomber à la manipulation. Mais j’imagine mal une relation franche et quasi intime longtemps fonctionner sur des fausses bases, surtout quand elle embrasse des dizaines de personnes. Oui, c’est possible, mais c’est à chacun de croiser les informations à sa disposition pour se faire une idée. C’est aussi pour faciliter cette prise de position que j’essaie d’être transparent, de témoigner de mes sentiments, de mes doutes, dès qu’ils me traversent, quitte à me contredire, à revenir plus tard sur mes propos, à les nuancer.

Est-ce encore du marketing ? Oui, du marketing de soi, un marketing inévitable lorsqu’on côtoie d’autres humains.

California Drum Corps - Mystikal
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