Thierry Crouzet

La naissance du logiciel libre

Comme je m’apprête à rencontrer Richard Stallman, j’ai replongé dans Un PC sans Microsoft, un livre que j’ai écrit durant l’été 2002 et publié en février 2003 chez First Édition. En route vers Genève, j’ai récupéré les passages qui pouvaient encore avoir un sens aujourd’hui. En relisant ces lignes, j’ai l’impression d’assister au réveil de ma conscience politique. Tout cela me paraît si loin alors qu’il ne s’est écoulé que huit ans.


Je craque

Vous avez le choix entre continuer d’enrichir l’homme le plus riche du monde […] ou bien participer à un élan communautaire d’entraide où le logiciel est considéré comme un savoir planétaire (un peu comme les mathématiques) donc non brevetable ? abul.org

Depuis 1985, je suis fidèle à Microsoft : pas la moindre aventure, pas le moindre flirt avec un système d’exploitation étranger. Je me suis habitué à MS-DOS, puis je suis passé à Windows avec réticence, avant de l’adopter peu à peu, pour le meilleur et pour le pire.

Quand je suis devenu journaliste, après une brève carrière de développeur, j’ai maintes fois célébré Word comme le meilleur traitement de texte. Par la suite, j’ai écrit des livres sur Office, Windows ou Internet Explorer. Je n’ai jamais songé à voir ailleurs. Il faut dire que j’étais un peu du sérail, un temps édité par Microsoft Press.

Après avoir repris ma liberté, ne risquant plus l’excommunication, je me suis souvenu avec plaisir de mes amourettes de jeunesse avec un Sinclair ZX80, un Oric 1 ou un Apple IIe. C’était sur le mode de la nostalgie, je ne songeais pas sérieusement à tenter une nouvelle aventure, j’avais choisi Microsoft, c’était pour la vie.

Quand mon PC ne tournait plus assez vite, j’en changeais. Quand les bugs inexplicables se multipliaient, je réinstallais mes logiciels. Entre ces phases d’énervement et d’abattements, la vie continuait. Tout se serait poursuivi de la sorte sans une série de plantages sur une machine dernier cri. Vraiment, la coupe était pleine. J’avais besoin de prendre l’air.

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Au cours de mon périple, j’ai rencontré des utilisateurs qui abandonnaient Windows pour le plaisir de la bidouille, d’autres par curiosité, d’autres par rejet de l’impérialisme américain, d’autres encore, souvent des directeurs informatiques, par souci d’économie, de sécurité ou d’efficacité.

Leurs motivations, parfois divergentes, réussissent une cohabitation exemplaire. Elles se nourrissent l’une l’autre pour dynamiser la technique informatique mais aussi alimenter des polémiques idéologiques. Le PC n’est plus seulement le terrain de jeux des programmeurs. Il devient le laboratoire de nouvelles utopies.

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Je vous laisse maintenant dans le même état que moi lorsque je me suis lancé dans l’aventure du zéro Microsoft. Sachez qu’elle m’a procuré beaucoup de plaisir, qu’elle m’a ouvert les yeux, non seulement sur les évolutions possibles de l’informatique, mais, aussi, sur celles de la société en général. Je crois qu’un nouveau monde s’invente. Les conséquences des changements amorcés seront étourdissantes. En me lançant dans la rédaction d’un livre sur les systèmes d’exploitation, je n’avais pas imaginé discuter de ces sujets. Voilà peut-être la preuve, tout simplement, que nous entrons dans l’ère digitale.

Un cauchemar en juin

Les bugs deviennent de plus en plus nombreux, et ce n’est pas surprenant parce qu’on demande aux PC d’effectuer des tâches de plus en plus complexes dans des environnements de plus en plus variés. Citation trouvé sur bugnet.com.

Je clique, rien ne se passe. Je veux revenir sur le bureau Windows, rien ne se passe. Je cherche à changer d’application, impossible. Seul le disque dur de mon PC s’affole, il grince et renâcle ; on dirait qu’il est sorti de ses gongs et défonce la carte mère. Une tâche mystérieuse utilise le processeur à plein régime. Lorsque, par instants, je reprends la main, je ferme successivement chacune des fenêtres ouvertes. La grogne continue tout de même dans le ventre de la machine qui me prépare à coup sûr une crise nerveuse.

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Je devrais être plus prudent. J’ai tendance à essayer tous les utilitaires que je rencontre. À chaque installation, mon PC se traîne un peu plus par la faute de ces logiciels qui, malicieusement, accaparent les ressources de Windows.

Non, je n’ai pas récolté un ver ou un troyen, mon antivirus m’aurait prévenu. C’est au cœur même du système que le bât blesse : Windows se dégrade avec le temps. Chaque nouvelle application installée grève un peu plus les performances. J’ai l’impression que Windows est une locomotive à laquelle j’accroche des wagons de plus en plus lourds. À la fin, le train n’avance plus.

[…]

Il ne reste plus qu’une corde à mon arc : réinstaller Windows par-dessus la configuration existante. Cette méthode présente l’avantage de ne pas détruire les données et de conserver les programmes installés. Mais elle n’est pas toujours efficace. Pour preuve, mon disque ne retrouve pas la sérénité attendue. Je vais devoir reformater, ça, je n’aime pas du tout. C’est au bas mot une journée de travail. Il faut sauvegarder, réinstaller Windows, réinstaller toutes les applications, toutes les reconfigurer. Il est bien rare de s’en tirer sans dommage. Et, pourtant, je n’ai pas le choix.

Durant toute la journée du lendemain, une merveilleuse journée, un soleil inflexible sur un ciel bleu, je reste affairé devant mon écran. Les heures passent, mon PC retrouve sa vigueur originelle au fur et à mesure que je réinstalle mes applications sur un Windows maintenant vierge de toute souillure. Je n’en suis pas moins excédé : je viens de gâcher un week-end par la faute de Microsoft.

Toutes les rancœurs accumulées contre le géant de Seattle ressurgissent, car ce n’est pas la première fois que je perds ainsi mon temps. Et ça continuera, je le sais. Alors une petite voix me suggère de lâcher Windows, d’aller voir ailleurs. Je n’avais jamais envisagé une telle escapade même si depuis longtemps les sirènes linuxiennes essayaient de m’ensorceler.

Même les fusées explosent

Ce matin, il pleut, et je retrouve mon calme devant un Windows qui répond au quart de tour. Si l’idée d’une aventure extraconjugale reste présente dans mon esprit, le pragmatisme m’aide à lutter contre elle. Je sais que les bugs sont inhérents à l’outil informatique. La complexité des programmes, surtout des systèmes d’exploitation, interdit le zéro erreur.

Déjà, au cœur de la machine, le processeur ne peut pas être testé à 100 %. Évaluer toutes les combinaisons possibles nécessiterait plusieurs années de mise à l’épreuve, un temps prohibitif au regard de l’évolution technologique. Je connais bien le problème pour l’avoir étudié à la fin de mes études d’ingénieur en microélectronique.

Les constructeurs prennent des risques mesurés. Ils diffusent leurs produits lorsque ceux-ci semblent fonctionner. Pourtant, un engrenage parfaitement rodé peut enfermer un grain de sable sournois. En 1994, Intel le découvrit à ses dépends. J’étais alors rédacteur en chef de PC Expert et j’ai vécu l’affaire en direct. Elle fit couler beaucoup d’encre.

Quelques mois après la commercialisation d’une nouvelle gamme de Pentium, on découvrit que les processeurs commettaient des erreurs lors de certaines divisions. L’algorithme de calcul s’appuyait sur une table de 1066 variables mais, dans des cas exceptionnels, il n’en chargeait que 1061, produisant un résultat erroné à la quatrième décimale.

D’après Intel, avec un tableur, une erreur était susceptible de survenir tous les 27 000 ans. IBM contesta ce chiffre et parla d’une erreur tous les vingt-quatre jours. Intel proposa de remplacer les processeurs défaillants. Coût de l’opération : 400 millions de dollars.

La brève histoire de l’informatique recense des dizaines d’autres bugs fameux. Le 4 juin 1996, la première fusée Ariane V décollait de Kourou : 37 secondes après l’allumage des boosters, elle explosait à 3 700 mètres d’altitude. Deux semaines plus tard, l’ESA (European Space Agency) imputait le crash à un bug. Dix ans de développement, plus de 7 milliards d’euros investis, n’avaient pas empêché une procédure anodine de tenter de convertir un nombre décimal codé sur 64 bits en un nombre entier codé sur 16 bits. Si pour certaines valeurs cette conversion est possible, pour d’autres elle engendre un nombre supérieur à 32 767, valeur maximale pour un nombre sur 16 bits. Coût de l’inattention : 500 millions d’euros.

Aucun informaticien, que je sache, n’accusa d’inconséquence les développeurs de l’ESA. Tout programme de plusieurs milliers de lignes renferme des bugs, l’esprit humain ne pouvant appréhender tous les cas de figure.

Certains technophobes prétendent néanmoins que Microsoft introduit des bugs volontairement pour faire vendre les mises à jour. Vraiment, je ne vois pas pourquoi les hommes de Bill Gates se donneraient tant de mal, surtout après avoir investi près de 50 % de leur budget de développement dans le débuggage

L’explication est plus rationnelle. Malgré une chasse éperdue, des bugs surgissent un jour ou l’autre. Le plus souvent, ils nous agacent ; parfois, ils nous ravissent en produisant sur les écrans des structures que le travail appliqué de la raison n’aurait pas réussi à inventer. Le hasard est à l’œuvre dans les programmes informatiques comme au cœur de la vie quotidienne.

J’ai récemment lu A New Kind of Science de Stephen Wolfram. Dans ce livre vertigineux, le chercheur britannique montre comment de minuscules programmes, qui présentent beaucoup d’analogies par leurs effets avec les bugs, réinventent les structures partout présentes dans la nature (tracés des rivages, formes des plantes, des coquillages…).

Je reste donc dans l’expectative. Les solutions concurrentes de Windows doivent aussi être truffées de bugs. Ne vais-je pas perdre encore beaucoup de temps en optant pour l’une d’entre elles ?

Un ami me conseille de rejoindre la confrérie des adorateurs du Mac. J’éprouve le plus grand mal à le convaincre que les bugs s’insinuent aussi dans cette machine. Ils s’y produisent moins fréquemment par un simple jeu de probabilité. Comme il y a moins d’utilisateurs, moins de logiciels et moins de composants matériels, le risque est moindre. Mais, si on installe des centaines de logiciels sur un Mac, on ne manque pas de le voir haleter comme n’importe quel PC. Le zéro bug n’existe pas et n’existera jamais sur aucun système.

[…]

Retour dans les seventies

Deux mois viennent de passer où mon exaspération n’a fait que grandir. Il est temps maintenant de tenir ma promesse. Mais, au fait, quelles alternatives à Windows puis-je donc envisager ?

Il n’est pas question de songer à Mac OS. Si je trompe Microsoft, je ne tromperai pas mon PC. Je vais donc devoir adopter une des multiples variantes d’Unix. J’avoue être un béotien complet dans le domaine (j’ai certes programmé sur des systèmes Unix dans les années 1980, mais c’est si loin que j’ai tout oublié, sinon l’existence de lignes de commandes abscondes proches de celles de MS-DOS).

Sur Google, je lance une requête Unix. Le premier site trouvé, linux-france.org, propose un rapide historique de ce système d’exploitation qui naquit, presque par hasard, en 1969 aux Bell Laboratories, centre de recherche de l’opérateur téléphonique AT&T, aussi surnommé l’étoile noire à cause de son logo, évocation en ombre chinoise de la base impériale dans La Guerres des étoiles.

Je crois deviner qu’aucun Dark Vador ne hantait les couloirs du laboratoire. Quand Ken Thompson en avait assez de développer le traitement de texte commandé par son employeur, il s’amusait à programmer des jeux sur un ordinateur déclassé, un vieux PDP-7 de Digital Equipment Corporation.

Pour optimiser ses jeux, il inventa la première ébauche d’Unix, baptisé alors Unics (Uniplexed Information and Compluting System). Ce travail “en perruque” ne passa toutefois pas inaperçu. Dennis Ritchie collabora au projet, et la version V1 d’Unix vit le jour en 1971.

Programmée en assembleur, elle tournait sur un PDP-11. De 1972 à 1974, Unix fut réécrit en C (langage inventé par les deux mêmes compères). En 1976, la version V6, distribuée librement aux universités américaines, quittait les Bell Laboratories. En 1978, avec son noyau de 40 Ko, la version V7 constituait la brique fondatrice des Unix contemporains, standardisés plus tard sous l’appellation POSIX (Portable Operating System for Computer Environment).

Comme beaucoup d’autres inventions informatiques, Unix s’avéra fort pratique hors du cadre pour lequel il fut conçu. Sa capacité à gérer simultanément plusieurs programmes et plusieurs utilisateurs, tout en étant facilement portable d’un type ordinateur à un autre, lui ouvrait de nombreuses portes, notamment dans le domaine industriel pour le contrôle d’automatismes. Cette petite histoire me rappelle des nuits blanches dans le bureau bruyant d’une usine robotisée où un mini-ordinateur Vax me donnait du fil à retordre.

Qu’importe, si Unix était puissant, il n’en était pas moins rebutant pour les néophytes et il ne réussit pas à s’imposer aux premiers micro-ordinateurs. Bill Gates avait gagné en imposant MS-DOS. Je me souviens que la grogne, aujourd’hui au grand jour, était déjà latente à l’époque.

Les industriels se regroupaient au sein de l’OSF (Open Software Foundation), intégrée depuis à The Open Group, pour essayer d’imposer un Unix standardisé. Toutefois, ces tentatives officielles échouèrent en grande partie. Unix ne revint au-devant de la scène qu’au début des années 1990, avec la popularité grandissante des logiciels libres : une multitude de développeurs avaient commencé à distribuer leurs programmes tout en les faisant accompagner de leurs codes sources.

Ils partaient du principe que si un développeur peut lire un code, le modifier, le redistribuer, ce code s’améliore bien plus vite que s’il était confiné dans le secret. Xavier Cassin, un éditorialiste de linux-france.org, a même écrit : « Qui sème son code récolte des clients ».

Certains développeurs de logiciels libres, comme en 1991 le fameux étudiant finlandais Linus Torvalds, créèrent ainsi des versions d’Unix : Linux, FreeBSD, NetBSD, OpenBSD… Chacune donna naissance à des variantes, appelées distributions (ensemble de programmes, documentations, licences…). Les distributions Linux les plus fameuses sont Debian, Mandrake et RedHat. Dans le même temps, Internet se développait et Unix en devenait l’élément fédérateur (près de 75 % des serveurs Web tournent sous Unix).

Je dois avouer qu’à la fin des années 1980, et même au début des années 1990, personne ou presque dans la presse ne parlait de ce mouvement de fond. Je porte en partie cette responsabilité. J’étais, comme les autres journalistes, obnubilé par les annonces des industriels qui se succédaient alors à une vitesse stupéfiante.

Nous courions d’un bout à l’autre du monde, chaque fois invités dans des hôtels somptueux, cajolés, courtisés, nous écrivions presque tous ce que les chantres du marketing nous suggéraient d’écrire. Cela ne nous empêchait pas d’être critiques, souvent sévères, mais nous ne traitions que des produits officiels, dûment estampillés monnayables.

L’idéalisme prend le pas sur la technologie

Je suis bien content d’avoir rafraîchi ma mémoire, mais je ne suis guère plus avancé pour l’instant. Quels sont les avantages des Unix libres comme Linux ? Je repars sur le Web à la recherche d’informations. Le site abul.org m’offre un début de réponse. Contrairement à Windows, dédié aux PC, Linux tourne sur tout type de machine : PC, Mac, station Sun, Silicon Graphics… Pour fonctionner, les applications ont juste besoin d’être recompilées sur les différentes plates-formes, en 32 ou 64 bits. Comme je travaille uniquement sur PC, je me moque de ce premier avantage.

Le second, qualifié de déterminant, évoque la nature libre de Linux. Mais, tout de suite, ça se complique. On peut lire « les logiciels libres sont très souvent gratuits ». Le double sens du mot free en anglais est à l’origine de la confusion entre freeware (logiciel gratuit) et free software (logiciel libre). Ces derniers peuvent simplement être distribués et redistribués sans contraintes. Si j’achète une distribution Linux, je peux la transmettre gratuitement ou même la revendre si cela me chante.

En conséquence, des distributions Linux effectivement gratuites circulent sur Internet, cela en toute légalité (dans ce cas, les services de supports techniques associés ne sont bien sûr pas disponibles). À mes yeux, ce n’est pas encore un avantage déterminant parce que j’ai acheté Windows avec mon PC. En revanche, pour un directeur informatique qui doit déployer un système sur des dizaines de postes, voire des centaines, c’est un argument de poids.

Un logiciel libre est aussi un logiciel ouvert, notamment parce que son code source l’accompagne et peut être modifié par les utilisateurs. Cette ouverture revient à distribuer les développements et la correction des bugs entre une multitude de bénévoles. Grâce à ce processus collaboratif, Linux évolue très vite, comme l’ensemble des applications Linux.

Je découvre au passage qu’il existe un émulateur Windows, appelé Wine, qui peut faire tourner certains logiciels Windows sur Linux. À ce stade de mon investigation, c’est un des principaux avantages de Linux : il ne coupe pas les ponts. Il sait d’ailleurs lire les partitions Windows, ce qui laisse envisager une cohabitation sereine entre les deux systèmes.

La fin de l’article publié sur abul.org traite de la vraie révolution linuxienne. Elle est philosophique et non technologique. On choisit un Unix libre par humanisme. On lit « nos enfants ont le droit de savoir qu’il existe autre chose que Microsoft ». Cet argument, souvent associé à des envolées anti-américanistes, me laisse sceptique. Je suis sûr que certains des promoteurs du site abul.org portent des Nike, boivent du Coca Cola, mangent parfois des hamburgers MacDonald… et, chaque fois, ils enrichissent des hommes presque aussi nantis que Bill Gates.

Le problème d’un utilisateur de PC n’est pas de savoir quel est l’homme le plus riche du monde, mais de savoir quel système d’exploitation est le plus fiable. Et, pour me motiver, je préfère lire que Linux « ne plante jamais et qu’on n’a pas besoin de rebooter dès qu’on change le moindre paramètre ». Les Linuxiens égrainent ainsi une liste presque interminable de bénéfices techniques des Unix libres : robustesse (pas besoin de rebooter quand une application plante), sobriété (le système n’accapare pratiquement aucune ressource), sécurité (quasi impossible d’être victime d’un virus)…

Linus Torvalds : le modeste

Pour mieux savoir dans quelle galère je m’engage, je vais essayer de comprendre Linux et son histoire. Sur le Web, les éditorialistes rigoureux parlent de GNU/Linux. Ils signifient que Linux n’est pas un système d’exploitation à part entière, mais seulement le noyau du système GNU (GNU étant l’acronyme récursif de GNU’s Not Unix).

Depuis sa création en 1983, les membres du projet GNU développent les briques élémentaires d’un Unix libre pour lequel Linux est devenu la clé de voûte en 1991. Au mois d’août de cette année, Linus Torvalds posta sur le newsgroup comp.os.minix un célèbre message : « Salut à tous. Je fabrique un système d’exploitation (gratuit) pour PC à base de processeur 386 (486) – c’est un hobby, pas aussi ambitieux et aussi professionnel que GNU ».

La petite phrase fit le tour du monde et tous les développeurs GNU se pressèrent d’accoler leurs programmes au nouveau noyau. À côté de Linus Torvalds, d’autres développeurs se partagent ainsi la paternité de GNU/Linux, notamment Donald Knuth, auteur de TeX, programme de formatage de texte, et Bob Scheifler qui implémenta le serveur de fenêtres graphiques X-Window.

Je ne vais pas m’embêter avec des problèmes terminologiques. Je ferai comme tout le monde, je continuerai à parler de Linux, désignant ainsi l’ensemble du système. D’ailleurs, l’appellation de GNU/Linux n’est guère plus rigoureuse. Dans une distribution typique, les programmes d’origine GNU représentent moins de 30 % de l’ensemble, Linux lui-même comptant pour 3 %. Ces calculs d’épicier n’ont guère d’intérêt. On ne juge pas de l’importance d’un programme à son poids en octets. Une chose est sûre : Linux réussit à fédérer les énergies et donna cohérence à un projet qui n’avait pas encore abouti.

En parallèle du projet GNU, se développa le projet BSD (Berkeley System Distribution), qui lui aussi engendra un Unix libre. La première version PC, 386BSD, devint par la suite FreeBSD. La version 4.4 du système BSD donna naissance à deux autres Unix libres : NetBSD et OpenBSD. Tout en menant leur route indépendamment, GNU et BSD s’échangèrent quelques modules. Dans le même temps, d’autres systèmes d’exploitation libres virent le jour, comme newOS ou AtheOS. Pour l’instant, ils ne font guère parler d’eux.

Quelle pagaille ? Sur quel Unix vais-je flasher ? Puis sur quelle distribution ? Puis sur quelle version de cette distribution ? Je ne sais pas encore avec laquelle flirter. J’ai l’embarras du choix, c’est plutôt excitant, aussi un peu effrayant. Et, comme pour aggraver mon trouble, je lis sur byte.com une chronique qui présente Mac OS X comme le meilleur des Unix. Il dérive lui aussi de la version 4.4 de FreeBSD. Par rapport aux autres Unix, il dispose d’une superbe interface graphique et se configure simplement ! Mais bon, j’arrête d’y penser car il n’est pas disponible sur PC.

« Pas sûr ! », dit le chroniqueur de byte.com. FreeBSD tourne sur PC, et il en va de même pour l’autre module indispensable à Mac OS X, le Mac 3.0 Microkernel. Il suffirait alors de recompiler le système Apple pour obtenir une version PC. Des rumeurs courent qu’une telle version existerait. Je n’en trouve pas de trace sur le Web.

Les cyberlibertaires se révoltent

Plus je parcours le Web à la recherche d’informations sur les Unix libres, plus j’ai l’impression qu’un nouveau monde s’invente. Pour le moment, cette impression naît des injonctions répétées des Linuxiens plus que de Linux lui-même.

Sur le site de Christophe Vinchon, je découvre la définition de ce monde idyllique « où on ne fait pas commerce des corrections de bugs, où on ne viole pas votre disque dur pour s’immiscer dans votre vie privée, où une éventuelle indiscrétion de la part d’un logiciel libre serait dénoncée dans l’heure sur Internet, pour la simple raison que le code source est à la disposition de tous ».

Je pressens l’existence d’une mystique du logiciel libre. Encore une fois, il n’est pas tant question de lutter contre le capitalisme symbolisé par Bill Gates que de promouvoir un mode de vie, non pas communautaire, mais participatif, créer une sorte de réseau de compétences à l’échelle planétaire. Je ne peux pas m’empêcher de songer aux réseaux sensolibertaires imaginés par l’écrivain de science-fiction Pierre Bordage, rêves d’une conscience étendue.

Par fidélité à Microsoft, par aveuglement pour une relation jamais questionnée, je n’ai pas vu le monde changer. Trop longtemps, j’ai porté des œillères, subissant une dictature tacite. Je mesure le courage des programmeurs libres à l’aune de ma poltronnerie. Pendant que je me contentais d’un PC à la mode Microsoft, ils refusaient les discours édulcorés de l’industrie pour choisir leur propre chemin. Programmer était pour eux participer à l’élaboration d’une nouvelle science, à la création d’un nouvel outil pour explorer le monde. Cela explique, sans doute, pourquoi ils n’ont presque jamais conçu de jeux : ils se voulaient dans le réel.

Je vois déjà beaucoup de gens sourire, notamment les amis des programmeurs. Ils me rappelleront que les informaticiens passent leur temps devant des écrans, qu’ils ne sortent presque jamais prendre l’air, qu’ils sont taciturnes. Ce serait mal comprendre leur quête secrète telle que je la devine exprimée dans le mouvement cyberlibertaire de l’Open Source. Stephan Wolfram pourrait être considéré comme leur Pape : il croit possible de décrire le monde par un programme issu de l’assemblage d’une infinité de programmes élémentaires. D’une certaine façon, chacun des développeurs du réseau cyberlibertaire participe à l’élaboration d’une nouvelle science.

Je n’ai jamais encore lu cette philosophie exprimée clairement, mais elle frappe mon regard de néophyte. Les programmeurs cyberlibertaires évoquent la beauté des logiciels, leur pureté, leur intégrité, exactement comme les mathématiciens parlent de leurs théorèmes. Un système d’exploitation ne doit pas se contenter de fonctionner, il doit en plus posséder des qualités d’essence esthétiques.

Entre deux programmes, il faut choisir le plus beau. Cette loi de sélection, aussi à l’œuvre dans les autres domaines scientifiques, semble étrangère à la logique industrielle, ce qui explique que la base de registre de Windows puisse peser plus de 30 Mo et le noyau Linux seulement une centaine de kilooctets. Les programmeurs cyberlibertaires recherchent le programme parfait comme le peintre Frenhofer recherche Le Chef-d’œuvre inconnu dans la nouvelle de Balzac.

La nation cyberlibertaire survivra-t-elle à la loi du marché ? En tout cas, elle prospère depuis le milieu des années 1980, offrant aux programmeurs le choix d’un engagement profond. Serais-je déjà en train de tomber amoureux ? Je ne suis pas encore attiré par Linux, je ne l’ai pas encore rencontré, mais par l’aura qui l’entoure. Les Linuxiens me font penser aux chevaliers errants du moyen-âge. Ils me donnent envie de me joindre à leur croisade pacifique.

[…]

Linux est une menace à long terme contre notre cœur de business. Ne l’oubliez jamais. Brian Valentine, Microsoft.

Richard Stallmann : le gourou

Pendant que je télécharge Linux, je me promène sur le Web. Je découvre l’origine de Tux, le pingouin mascotte de Linux. « Je voulais associer un symbole amusant et sympathique à Linux, écrit Linus Torvalds. Un pingouin un peu gras qui s’est assis après un bon repas m’a semblé correspondre à ce cahier des charges. Ne prenez pas le pingouin trop sérieusement. Il est là juste pour le fun, ne cherchez pas plus loin ».

Linus Torvalds s’essaie tout de même, non sans humour, à une explication plus psychanalytique : « J’ai toujours aimé les pingouins. Il y a quelques années, quand j’étais à Canberra, je suis allé au zoo avec Andrew Tridgell [un des développeurs de la passerelle réseau Samba]. Là, un pingouin féroce m’a mordu et m’a insufflé une maladie peu connue appelée penguinistis. Elle vous tient éveillé la nuit et vous fait éprouver un grand amour pour les pingouins ».

Souvent, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Comme Linus Torvald le souligne dans son autobiographie, Just For Fun: The Story of an Accidental Revolutionary, les inventions surgissent sans que leurs auteurs les aient voulues, ou même rêvées.

Toutefois, la naissance du mouvement cyberlibertaire semble découler du manifeste GNU. En 1983, Richard Stallmann y décrit son projet de créer un système d’exploitation de type Unix, dont le code serait ouvert.

« Je considère comme règle d’or mon devoir de partager un programme que j’aime avec les autres gens qui l’aiment. Les éditeurs de logiciels veulent diviser et conquérir les utilisateurs, interdisant à chacun de partager avec les autres. Je refuse de rompre la solidarité. Je ne peux pas, en mon âme et conscience, signer un accord de non-divulgation ou une licence de logiciels. […] Pour continuer à utiliser les ordinateurs en accord avec ma conscience, j’ai décidé de rassembler un ensemble suffisant de logiciels libres pour me débrouiller sans logiciels non libres. »

Richard Stallmann venait d’effectuer un choix idéologique, renonçant comme les mystiques à sa vie passée. Il démissionna du MIT (Massachusetts Institute of Technology), ne voulant pas qu’un quelconque employeur puisse « invoquer toutes les excuses légales pour l’empêcher de distribuer GNU librement ». Peut-être ne mesurons-nous pas encore la portée de ce renoncement. « GNU n’appartient pas au domaine public, écrit encore Richard Stallmann. Tout le monde aura le droit de modifier et redistribuer GNU, mais aucun distributeur ne pourra restreindre ces futures redistributions. C’est-à-dire que des modifications propriétaires seront interdites. Je veux être sûr que toutes les versions de GNU restent libres. […] L’acte fondamental d’une amitié entre des programmeurs est le partage des programmes ; les arrangements commerciaux conclus de nos jours interdisent aux programmeurs de considérer les autres programmeurs comme des amis. »

De quoi allait donc vivre Richard Stallmann ? Il fit appel aux bonnes volontés. « Je demande aux fabricants d’ordinateurs de faire don de machines et d’argent. Je demande aux individus de faire don de programmes et de travail. » GNU devenait une association humanitaire, contribuant au développement d’un patrimoine numérique, à l’avancement de la connaissance informatique. Devenir un programmeur libre était un acte héroïque

« Si quelque chose mérite une récompense, c’est bien la contribution sociale. La créativité peut être une contribution sociale, mais seulement tant que la société est libre de profiter des résultats. »

Dans le manifeste cyberlibertaire, je perçois les mêmes consonances que dans les manifestes dadaïstes ou surréalistes du début du xxe siècle. Richard Stallmann revendique l’art de la programmation, tout comme son compère Donald Knuth, auteur du mythique Art of Computer Programming.

En téléchargeant Linux, je récupère plus qu’un système d’exploitation. Je me retrouve dépositaire d’une œuvre et du rêve d’hommes qui ont voulu dire « non ! ». C’est presque effrayant : on ne peut pas utiliser Linux sans songer à leur engagement…, d’une certaine manière, à leur sacrifice.

Je ne vais tout de même pas les plaindre. Richard Stallmann n’a jamais vécu dans la misère. Sur www.softpanorama.org, je constate qu’il reçut de nombreux dons, notamment 240 000 dollars de la fondation MacArthur en 1990.

Quand à Linus Torvald, après sa carrière universitaire à Helsinki, il déménagea pour la Californie et Santa Clara. En 1999, âgé de 30 ans, il rejoignait comme manager la société Transmeta. Je souris en découvrant que Paul Allen, l’associé de Bill Gates lors de la création de Microsoft, en est le principal actionnaire.

[…]

Stallman Denmark DTU 2007-3-31
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