Thierry Crouzet

Gagner sa vie avec son blog !

NetCulture 133/136

Comment gagner sa vie avec ses textes ? Avec sa musique ? Sa peinture ? Sa philosophie ? Toutes ces questions se résument à comment gagner sa vie avec une œuvre de l’esprit ? Avant et après le Web, rien n’a changé. Toujours aussi peu de gens tirent leur épingle du jeu (et peut-être même moins). Le changement n’est pas dans une plus grande ou moins grande facilité à gagner sa vie, mais dans de nouvelles possibilités d’œuvrer.

J’ai reçu il y a quelque temps, un mail de S auquel j’ai promis de répondre (même si j’ai déjà répondu cent fois).

Je suis tombé par hasard sur votre blog, et je suis très intéressé par votre idée, comme quoi il serait possible de vivre d’un blog, tout en écrivant des choses intéressantes. À vrai dire, j’ai une idée en tête, j’aimerais faire du journalisme de fond, mais personne n’accepterais de me publier ou si peu je le crains, et je ne souhaite pas devenir SDF pour le bien de l’humanité. Du coup, comment faites-vous pour vivre de votre blog ? Et de vos livres ? Car j’ai vu que vous en avez écrit un certain nombre. Je suis vraiment taraudé par cette question, car j’ai cette idée dans la tête depuis longtemps, mais j’ai un mal fou à réussir à me lancer, il me faudrait un peu de concret.

Dès le début de sa Lettre à un jeune artiste, Hermann Hesse écrit :

Cependant, il y a aussi cette phrase où tu te dis hanté par l’idée qu’un sens et une mission ont été assignés à ta personne et à ta vie et tu souffres de n’avoir pas révélé ce sens ni rempli cette tâche.

Le jeune artiste ne sait pas encore dans quelle direction œuvrer mais il en ressent l’urgence, une urgence qui le pousse à négliger tout le reste. Cette ubris risque de l’amener à la folie, de le ruiner, de l’isoler et même à le rendre malade mais sans qu’il ne s’en préoccupe.

Alors S, si tu as déjà peur des risques avant même de commencer, ne commence pas. Des millions de gens rêvent d’œuvres sublimes et chaque année des millions de gens renoncent parce qu’ils ont peur des conséquences.

As-tu déjà commencé ? Parce que sinon tu te poses des questions qui n’ont aucun sens. Tu ne sais même pas de quoi tu es capable. Travaille et tu verras bien. Nous avançons tous à l’aveuglette.

Avant de te préoccuper du bien de l’humanité, est-ce qu’œuvrer (remplacez par bloguer si vous voulez) te procure du bonheur ? Pour moi, aucune autre question n’a d’importance.

Si tu te fais du bien, tu contribues déjà un peu au bonheur de l’humanité. Et si tu as quelques lecteurs auxquels tu fais du bien, tu contribues un peu plus. Il n’en faut pas plus pour changer le monde. Si tu fais œuvre de l’esprit, tu ne peux que le faire pour le reste de l’humanité. Réduire ce but sublime à des considérations mercantiles, c’est se tromper d’objet.

Tu dis que je vis de mon blog et de mes livres. Tu te trompes. J’ai vécu de mes livres de vulgarisation informatique, puis de bonweb.fr qui n’était qu’une version en ligne d’un de ces livres.

Mais bien avant l’ubris m’avait saisi. Quand j’ai commencé mon premier travail d’informaticien à Paris, j’écrivais le matin avant de partir et le soir en rentrant. Il n’y avait pas une journée où je n’écrivais pas.

J’expédiais mon travail rémunéré et faisais l’école buissonnière dans les jardins et les musées. J’étais professionnellement un cancre parce que j’avais besoin de temps pour lire, voir et écrire.

Il se trouve que dans le milieu du business quand vous êtes détaché, grande-gueule et un minimum efficace, on vous propose vite des promotions. J’ai de mieux en mieux gagné ma vie, mais je n’ai jamais oublié quelles étaient mes priorités, saisissant la première occasion de me faire licencier avec un bon chèque. Je n’avais pas trente ans. Cela s’appelle sacrifier une carrière. J’ai toujours répété la même stratégie. J’ai sacrifié plusieurs opportunités de devenir riche parce que je préférais écrire, là, tout de suite, et non pas après trois ou quatre ans de parenthèse.

De quoi je vis aujourd’hui ? Pas de mon blog, ni de mes livres. Isabelle ne travaille plus. Nous avons prévu à partir de cette année de nous ménager une petite rente de 2 000 euros par mois grâce à des loyers. Droits d’auteurs, conférences et autres conseils nous ajouterons quelques euros, sans qu’ils nous soient vitaux et nous obligent à courber l’échine. Nous effectuons aujourd’hui le choix de vivre modestement pour qu’écrire reste possible, pour que rêver reste possible.

Nous sommes privilégiés rien que parce que nous avons la possibilité d’effectuer ce choix. Je le sais. Mais rien n’a changé par rapport au temps de Flaubert ou de Proust.

  1. Tu as du succès (probabilité faible, tout le monde ne pouvant avoir du succès).
  2. Tu as un mécène (je connais beaucoup d’artistes qui vivent du RSA – et le revenu de base pourrait aider beaucoup de gens à franchir le pas).
  3. Tu as un travail et tu œuvres à côté (de nombreux jobs laissent beaucoup de temps libres comme je l’ai expérimenté à mes débuts à Paris – il suffit de bien les choisir).
  4. Tu as réussi à économiser un peu d’argent qui t’aide à t’abandonner à l’ubris (ou tu as hérité comme Flaubert ou Proust).

Voilà les choix qui s’offrent à tous les artistes comme à tous les blogueurs (je parle de ceux qui tentent de produire des œuvres de l’esprit, pas aux blogueurs qui choisissent le publireportage).

Vivre de son blog est théoriquement possible mais pas plus facile que de vivre de sa musique ou de sa peinture. Il serait absurde de croire que soudain tout le monde va vivre de sa plume. En revanche, tout le monde peut publier, tout le monde peut échanger. C’est à ce niveau que se joue la nouveauté. La stratégie du cyborg est ouverte à tous.

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