Thierry Crouzet

Tunisie, Égypte, Lybie… un tsunami sans frontière

Politique 2.0 60/83

Dans Le Point, le politologue Antoine Basbous a déclaré, en parlant des révoltes dans le monde arabe, « C’est un tsunami qui ne connaît pas de frontières, et qui va toucher tous les pays arabes ou islamiques d’une manière ou d’une autre. » Quelle étroitesse d’esprit.

Pourquoi la révolte s’arrêterait au monde arabe ou même à la Chine ? La crise contemporaine frappe la globalité du monde même si elle s’exprime de manière différente dans les différentes zones géographiques et sous les différents régimes politiques.

Hier, une amie d’Isabelle, brillante politologue qui enseigne aux États-Unis, lui soumet dans un mail une question qui la travaille en ce moment :

Comment est-on passé de la révolution Internet à la révolution par Internet ?

Pour moi, les deux mouvements n’ont jamais été séparés. Les promoteurs du Net ont toujours défendu l’idée qu’Internet était une arme d’émancipation. J’ai travaillé cette idée dans Le peuple des connecteurs, Le cinquième pouvoir et L’alternative nomade.

Bien sûr, il ne suffit pas de disposer d’une arme pour que les choses changent d’elles-mêmes. Il faut apprendre à l’utiliser et aussi savoir quoi en faire. Il faut veiller à ne pas se tirer une balle dans la tête ou laisser des truands s’en emparer sans savoir leur résister. Mais personne ne doute qu’Internet est une arme. Les dictateurs arabes nous en ont donné la preuve. Quand ils ont paniqué, ils ont coupé le Net.

Je me souviens qu’il y a quatre ou cinq ans, les journalistes me riaient souvent au nez quand je parlais d’Internet comme une arme et que je disais que nous avions la « possibilité » de construire avec cette arme une nouvelle société. Aujourd’hui, cette idée est devenue une banalité. Dans Le Point, Antoine Basbous, déclare :

La nouvelle génération est celle d’une jeunesse décomplexée, qui n’a pas subi la répression de ses parents et dispose d’Internet. Grâce à cet outil, il est devenu impossible de mener comme autrefois une répression illimitée, à huis clos, sans que cela se sache. Le “seuil” de la répression s’est établi à trois cents morts, il est devenu trop bas pour empêcher la chute d’un régime. Aujourd’hui, Kadhafi a coupé le téléphone, chassé les rares journalistes étrangers, brouillé toute une série de chaînes autour d’Al Jazeera qui faisaient des directs en continu. Et, malgré cela, des Libyens partent en Tunisie et en Égypte poster ce qu’ils ont réussi à enregistrer depuis leur téléphone portable. Ces dictateurs avaient appris à réprimer des mouvements islamistes. Ils sont confrontés aujourd’hui à leur jeunesse, et une jeunesse connectée au reste du monde. Ils ne savent pas comment réagir.

Mais croyez-vous que tous nos intellectuels aient vu la lumières en l’affaire de quelques mois ? Ont-ils acquis une compréhension soudaine des phénomènes en jeu ? J’en doute. Ils mettent Internet partout parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ils n’ont jamais anticipé ce qui est en train de se produire, jamais cherché à analyser les mécanismes, et ils n’y comprennent rien.

Dans son mail, l’amie d’Isabelle remarque que, quand elle parle de la force émancipatrice d’Internet avec ses étudiants américains, ils évoquent en priorité la liberté d’expression. Nos intellectuels ne poussent guère plus loin leur analyse.

Je ne nie pas que quand on peut s’informer, quand on peut entretenir un bouche à oreille planétaire, on s’arme idéologiquement et se prépare à la résistance. Mais c’est loin d’être une explication suffisante.

Un exemple. En Occident, depuis 2007, nous entretenons un buzz gigantesque pour dénoncer les magouilles du monde de la finance, pour réclamer la suppression des privilèges des banquiers, mais rien ne se produit. Quand les gens descendent dans la rue, c’est pour protéger leurs retraites et non pour s’attaquer au système qui les saigne et les privera de retraite. La totale liberté d’expression est insuffisante à provoquer le changement.

Quand on parle de liberté en général, la liberté d’expression n’est pas à mon sens la plus importante. Si je suis employé, avant de crier au monde que je suis en désaccord avec mon gouvernement, je voudrais avoir la possibilité de critiquer ouvertement mon patron et mes collègues de travail. Je voudrais avoir la possibilité de leur dire merde sans trembler de peur. J’aimerais vivre dans un monde où on peut se dire les choses importantes droit dans les yeux. La liberté d’agir est bien plus fondamentale que la liberté d’expression dans l’espace public.

Internet a-t-il un impact sur cette liberté d’agir ? Je suis persuadé que oui, j’ai même essayé de le démontrer dans L’alternative nomade. Si Internet est une arme de libération, c’est parce qu’il participe à la complexification du monde, au même titre que la démographie ou que l’interdépendance grandissante en termes économiques, politiques, alimentaires, écologiques, culturels… Il participe à la complexification et il est l’outil organisationnel idéal pour la gérer, ce qui fait de lui un des pivots de notre époque.

Mais comment Internet pourrait-il avoir un rôle politique alors qu’il n’est pas encore accessible par la majorité de la population ? Ce qui importe c’est la complexité qu’ajoutent les usagers, 24 % en Égypte. En quelque sorte, par leurs usages ils influencent même ceux qui n’accèdent pas au Net. Ils les influencent en modifiant la topologie du graphe social.

En temps de crise, par exemple une pénurie alimentaire, les gens sont obligés de se parler, d’échanger, de trouver ensemble des solutions, ils densifient alors également le réseau social et ajoutent de la complexité dans le cadre de ce que j’ai appelé la démerdocratie.

Ainsi, dans un pays donné, quand on combine le nombre de connectés et la densité des réseaux sociaux, économiques et culturels, on peut estimer un niveau de complexité sociale. À un moment donné, cette complexité franchit le seuil de ce qu’une dictature est capable de gérer. Il suffit alors d’un rien pour qu’elle s’écroule. Une étincelle met le feu aux poudres. À mon sens, la crise actuelle n’est donc pas spécifique au monde arabe. Toutes les dictatures sont en danger. La complexité du monde n’est plus dictature-compatible.

Mais au-delà des dictatures, nos démocraties représentatives sont également en danger ; et dans nos démocraties, certaines institutions comme les banques et certains conglomérats industriels. Chez nous la complexité aussi a progressé. Notre niveau d’interconnexion et d’interdépendance est bien supérieur à celui des dictatures. Par exemple, notre autonomie alimentaire ne dépasse pas quelques semaines. Un mauvais printemps, de mauvaises récoltes, les prix montent et la grogne se propage à la surface du monde. Nous vivons dans une société de flux tendus. Une société qui se maintient dans un état critique.

À un moment donné, chez nous aussi, la complexité franchira le seuil qu’une démocratie représentative est capable de gérer. La moindre étincelle mettra le feu aux poudres. Et le feu qui a commencé en Tunisie pourrait bien se propager jusqu’à nous. D’où l’urgence d’imaginer un nouveau système d’exploitation pour nos sociétés de plus en plus complexes.

Si nous explosons avant d’avoir préparé le terrain, nous risquons de basculer dans le chaos. Dans la peur de cet évènement, nos pouvoirs pourraient être eux aussi tentés par la répression. Nous avons bien vu le vent de panique soulevé par Wikileaks. Nous vivons à coup sûr une période instable qui doit bien énerver ceux qui avaient annoncé la fin de l’Histoire.

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