Thierry Crouzet

eBooks :
les idées reçues ont la vie dure

Édition 118/173

Comme François Bon, je m’étais juré de ne plus répondre aux attaques contre les ebooks auxquelles nous avons déjà répondues cent fois. Après le long commentaire de B. Majour suite à mes cinq tags, je n’ai pas tenu ma promesse. Certaines choses ont besoin d’être répétées.

En préliminaire, il me semble que ceux qui n’ont jamais lu sur liseuse ou tablette pendant au moins quelques jours, je ne sais pas si c’est le cas pour B. Majour, devraient se garder de discourir sur l’avenir du livre électronique par rapport au livre papier. Certaines choses doivent être expérimentées, parfois durant une période assez longue, pour être intimement comprises. C’est notamment vrai avec les ebooks, même si les appareils de lecture actuels peuvent en décourager plus d’un dès le prime abord.

Avancer la longévité, la résistance et autres arguments du même type pour justifier l’avenir du papier est absurde. Les tablettes d’argiles étaient plus durables que le papyrus et elles ont été abandonnées. On adopte un nouveau support quand il présente plus d’avantages qu’un ancien, pas uniquement quand il n’a que des avantages. Le papier brûle par exemple, les tablettes d’argile pas. On n’a pas écarté pour autant le papier.

Le papier est une mémoire ? Savez-vous que le papier n’a pas une durée de vie éternelle. Il se ronge de lui-même en quelques siècles. Le papier n’est pas une meilleure mémoire qu’un DVD.

Une catastrophe comme celle d’Haïti n’a aucune conséquence sur la sauvegarde des ebooks qui s’effectue dans le cloud, c’est-à-dire avec un gros degré de redondance. Si ma maison brûle, mes livres papier seront détruits, pas mes livres électroniques.

Par ailleurs, la sauvegarde locale sur mémoire flash par exemple ne nécessite aucune source d’énergie. La lecture ne nécessite qu’une énergie très faible, qu’un panneau solaire peut fournir ou une simple dynamo.

Le papier n’est pas une technologie économique. 2 milliards d’humains accèdent à Internet, bientôt le double via les mobiles qui deviennent jour après jour de meilleures liseuses. Il faudrait que tout le monde achète des livres en plus ?

Il faut arrêter de parler de l’ebook comme une technologie de riche. La lecture est une activité partagée par peu de gens. Combien sont ceux qui lisent plus de dix livres par ans ? Très peu, moins d’un million en France. La lecture a toujours été une activité élitiste. Et je crois le numérique capable d’en élargir le champ plus que de le réduire.

Argumenter sur ces points n’a aucun intérêt pour moi. Je m’intéresse aux livres numériques pour leurs avantages. Ils ouvrent de nouvelles possibilités créatives, que j’ai évoquées dans La stratégie du cyborg, et politiques comme je l’explique dès le début de L’édition interdite (à paraitre le 4 mars chez Numériklivres). Des choses justement qui nous étaient interdites deviennent possibles et ça vaut bien quelques désagréments qui ne seront que passagers.

Je crois qu’il est vrai qu’un nouveau média n’en supplante jamais un de plus ancien. Un media apporte avec lui des possibilités qui lui sont propres. La radio porte le son. La TV/cinéma porte l’image et le son. Entre recevoir un son seul et un son avec de l’image notre expérience mentale est totalement différente. De même qu’entre écouter un texte et le lire soi-même (et peu importe si on le lit sur argile, papyrus, papier ou liseuse). La diversité de ces expériences justifie la coexistence de différents médias.

Notez que la TV inclut la radio. Rien n’empêche en effet d’écouter avec l’écran éteint. Le Web est ainsi un média qui inclut la TV, la radio, le texte… et qui a la particularité de pouvoir les mixer comme les rendre séparément. Le texte se retrouve pris dans ce grand emballement multimédiatique et il n’y a aucune raison qu’il reste cantonné sur un support doté de peu de possibilités, et encombrant et cher qui plus est.

Je me résume. Arrêtez de regarder en arrière. Regardez en avant ce que nous apporte le passage à l’édition numérique. J’ai souvent l’impression d’être face à ces manifestants qui descendent dans la rue pour sauver leurs acquis et qui oublient de se battre pour en exiger de nouveaux qui quelques décennies plus tôt étaient totalement utopiques.

La possibilité pour tous de se publier de manière indépendante n’est pas un point de détail. Des millions de blogs sont ainsi publiés et ils creusent quelques sillons par où s’écoulent des flux et j’ai la prétention de croire qu’ils changent de petites choses de ça et là (les révolutions dans le monde arabe sont-elles des détails ?).

Je ne crois plus aux tours de Babel éditoriales, encore un point que je développe dans L’édition interdite et que je ne vais pas reprendre ici. Non, je n’oublie pas un détail. Ce détail est même celui qui requiert toute mon attention depuis des années. C’est à cause de ce détail, la bascule du transcendant à l’émergeant que notre époque est si passionnante à vivre, et peut-être décisive pour l’avenir de l’humanité. Nous sommes justement en train de quitter Babel.

Quand je parle de l’abondance, c’est bien sûr de celles des biens dématérialisés, cette abondance qui devrait nous détourner de plus en plus des biens matériels qui eux ne peuvent être abondants, les livres compris (voir L’alternative nomade pour la discussion en détail). C’est encore une raison de l’importance des ebooks. Ils nous engagent dans la transition entre la société de la rareté, cette société capitaliste et matérialiste, à celle de l’abondance des biens culturels, la seule société qui peut nous offrir une perspective d’avenir.

Par quels canaux circuleront les nouveaux textes qui exploitent les potentialités du numérique ? Mais par le Web. Nous lirons avec nos navigateurs. C’est ce que vous faites en cet instant.

Et si je parle souvent de textes, c’est bien pour ne pas parler de livres, pour ne pas restreindre mon imagination. Le texte est plus important que son support qui n’est qu’un artefact technologique temporaire. Si des gens veulent payer un support cher, encombrant, aux possibilités limités, victime de la censure pyramidale… libre à eux. J’espère pour notre salut politique qu’ils ne seront pas trop nombreux (et je ne vois pas comment matériellement ils pourraient l’être).

Babel-Bruegel[1]
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