Thierry Crouzet

Quand l’homme battait encore la machine

Le 6 août 1945, le B-29 Enola Gay lâcha Little Boy sur Hiroshima. Au moins 68 000 personnes succombèrent instantanément.

Le 9 août 1945, le B-29 Bockscar lâcha Fat Man sur Nagasaki. Au moins 38 000 personnes succombèrent instantanément.

Le 14 août 1945, le conseil impérial japonais accepta la capitulation sans condition.

Le 28 août 1945, la troisième flotte américaine entra dans la baie de Tokyo. L’occupation militaire du Japon allait durer jusqu’en 1952.

On peut imaginer la tension qui régnait entre les Japonais et les Américains. Ils ne manquaient aucune occasion de se défier. Dans l’après-midi du 12 novembre 1946, le journal Stars and Stripes de l’US Army organisa à Tokyo un duel d’un genre particulier .

Dans le théâtre Takarazuka, devant un public de GI et de journalistes, Thomas Nathan Wood, l’expert américain des calculatrices électriques se trouvait face à Kiyoshi Matsuzaki, le champion japonais du boulier. Le vainqueur serait celui qui additionnerait, soustrairait, multiplierait ou diviserait le plus vite.

Le verdict fut sans appel. Le Japonais emporta l’épreuve haut la main. La machine ne se montra supérieure que lors des multiplications. Le lendemain, Stars and Stripes constata qu’un appareil, que les Akkadiens utilisaient déjà 2 300 avant Jésus-Christ, avait réussi à défaire la calculatrice électrique la plus moderne. Le Nippon Times lui proclama que la nation qui venait d’entrer dans l’âge atomique avait chancelé devant un simple boulier.

Personne n’était encore conscient que les États-Unis avaient réussi à créer la bombe atomique non pas grâce à des calculatrices, mais grâce à des ordinateurs.

Une calculatrice effectue des opérations arithmétiques. On lui soumet des nombres et elle les multiplie ou les divise. Le boulier n’est même pas une calculatrice, mais tout au plus un accessoire pour aider un opérateur humain.

La balance peut être considérée comme la calculatrice la plus simple. Si on place trois pommes sur un plateau et de la farine sur l’autre jusqu’à l’équilibre, on résout en quelque sorte une équation. On découvre l’équivalent poids entre des objets de nature différente.

L’ordinateur, lui, ne sait pas nécessairement effectuer des opérations arithmétiques. Il est avant tout capable de simuler le monde. Et durant la Seconde Guerre mondiale, les Américains simulèrent les réactions en chaîne. Avant de lâcher leurs bombes au-dessus du Japon, ils les firent exploser dans leurs ordinateurs. Sans eux, l’arme atomique n’aurait jamais explosé en 1945.

Tōkyō_Takarazuka_Gekijō
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