Thierry Crouzet

Un blog n’est pas une boutique

Édition 113/176

J’ai débranché va partir en imprimerie et en ebook forgerie. Je peux enfin cesser de me demander si je dois modifier un passage, en supprimer un autre, en ajouter un dernier. J’ai beaucoup coupé, notamment les parenthèses théoriques qui n’étaient pas dans le ton de l’auto-fiction et que j’estime plus à leur place sur mon blog. Par exemple, le chapitre intitulé « Préservons les belles-mères » que voici. Le contexte. En mai, j’étais en train de lire Predictably Irrational de Dan Ariely.


Si le soir de Noël, je signais un chèque à ma belle-mère pour la remercier de son repas, elle m’éjecterait manu militari dans les rues glaciales de Nancy. J’aurais franchi la frontière informelle entre la logique sociale et la logique marchande.

Ariely explique que nous vivons dans deux mondes étrangers. L’un régi par les relations interpersonnelles d’ordre qualitatif (pas de comparaisons possibles), l’autre par les échanges monétaires d’ordre quantitatif (comparaisons constantes).

En Israël, le personnel d’une crèche instaura une pénalité financière à l’égard des parents retardataires. Résultat : de plus en plus de parents arrivèrent en retard. Ils payaient et ne culpabilisaient plus. Plutôt que de s’excuser, donc de socialiser, ils basculèrent vers la logique marchande. Devant cette conséquence inattendue, l’amende fut supprimée. Encore plus de parents arrivèrent en retard !

« Cette expérience explicite un fait malheureux : quand la logique sociale se heurte à la logique marchande, la logique sociale disparaît pour longtemps, commente Ariely. Autrement dit, les relations sociales ne sont pas faciles à rétablir. Une fois qu’un système a basculé vers la logique marchande, il est difficile de le ramener à la logique sociale. »

Je prends conscience qu’internet allie les deux logiques. Nous nous lions à une foule de gens tout en étant capables de nous comparer à eux quantitativement. À tout moment, nous pouvons verser vers la logique marchande, plaçant la relation sur une dimension peu stimulante.

J’ai commis une erreur. J’ai conçu mon blog comme un espace d’échange et de discussion, mais depuis que j’y vends en direct mes livres, j’ai fait un pas vers la logique marchande, une logique qui fausse les relations sociales et ne favorise ni la loyauté ni la coopération. Plus je me suis engagé dans cette direction, moins j’ai reçu de retours de mes lecteurs. Nous n’étions plus sur le même terrain. C’était comme si j’avais proposé à un ami de le payer pour qu’il m’aide à repeindre une chambre de la maison. D’ami, il serait devenu mon prestataire. Et on ne peut pas exiger des prestataires ce qu’on attend des amis.

À Noël, plutôt que de signer un chèque à ma belle-mère, je lui achèterai des fleurs ou du champagne. Au lieu de me jeter dehors, elle m’embrassera. Les cadeaux nous maintiennent dans la logique sociale. Sur les blogs, et sur le Net social en général, nous pouvons échanger des cadeaux, mais pas des rémunérations, sous peine de trahir la relation de confiance.

— Tu vendras comment tes livres ? me demande Isa.

— Ce n’est pas mon travail, c’est celui des éditeurs et des libraires.

Je comprends qu’ils sont indispensables et que l’autoédition n’est possible que dans l’économie de la gratuité.


Cette conclusion risque de surprendre ceux qui ont l’habitude de me lire. J’ai souvent défendu le droit à la liberté pour les auteurs, cette capacité à diffuser leurs créations indépendamment de toute censure. Je ne suis pas en train de me contredire. Je pense maintenant que si on veut pratiquer La stratégie du cyborg, c’est-à-dire un travail créatif en réseau avec ses lecteurs, on ne peut pas dans le même temps et dans le même espace avoir une démarche commerciale avec eux. Ça ne peut pas marcher.

Soit on écrit dans son coin et on tient boutique, ce que de nombreux auteurs américains réussissent avec succès, soit on écrit coopérativement et on diffuse gratuitement. On peut alors espérer une gratification, mais elle doit être de l’ordre du don.

Si je ne me trompe pas, c’est un coup dur pour la longue traîne, car son développement implique une étroite collaboration entre les producteurs et les consommateurs. Le dualisme révélé par Ariely ne pourra être dépassé qu’avec un changement de mentalité, une adoption massive de la culture du don. Malheureusement les changements de mentalités sont lents, comparés aux changements d’habitude, notamment ceux influencés par les technologies.

À l’avenir, j’offrirai donc mes textes ou en confierai la commercialisation à d’autres, d’autant que je suis un mauvais vendeur ; étant entendu que je n’ai pas envie de renoncer à La stratégie du cyborg. Elle me paraît une des choses les plus importantes que nous a fait découvrir le Web.

— Tu crois encore qu’elle est possible ? me demande Isa. Les gens commentent moins, ils consomment sur le Web comme ailleurs.

— J’espère que c’est un mauvais moment à passer.

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