Thierry Crouzet

Pourquoi j’ai écrit J’ai débranché

NetCulture 126/134

Pour moi un livre n’est jamais terminé. Depuis quelques jours, je prépare une nouvelle version de L’alternative nomade et j’ajoute des chapitres imaginaires à J’ai débranché. Exemple. Nous sommes en mars 2011.


La veille de ma déconnexion, Isa me surprend en train de râler devant le PC qui nous sert de serveur domestique.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu prends un dernier shoot ?

— Je viens de télécharger Wikipedia, juste au cas où. Mais je ne réussis pas à l’installer sur cette foutue machine. La décompression dure des plombes, ça finit chaque fois par planter.

Isa me regarde, atterrée.

— Tu es fou ou quoi ? Tu as peur d’être en manque. C’est comme si un alcoolo annonçait qu’il cessait d’acheter de l’alcool et qu’il remplissait d’abord sa cave.

— Six mois, c’est long.

— Tu es déjà en train de tricher.

— Je ne vois pas le rapport !

— Tu es incohérent. D’ailleurs, ton projet de livre est incohérent. Tu te plaignais de raconter ta vie sur les réseaux sociaux plutôt que de la vivre. Tu vas réussir à continuer tout en étant déconnecté.

— Sur les réseaux, je dois être toujours présent. Réagir à toutes les sollicitations. Plus j’en reçois, plus j’éprouve de plaisir. Alors il me faut augmenter la dose, en demander plus. Tout cela prend de plus en plus de temps, c’est un travail de tous les instants qui a fini par me consumer. En février, j’ai été victime d’un burn-out. À vouloir être toujours en ligne, j’ai explosé en plein vol.

— OK, tu as besoin de te reposer. Mais pourquoi écrire un livre ?

— Parce que je suis auteur.

— Ce n’est pas une bonne raison.

— Je ne grimperai jamais au sommet de l’Everest, c’est pour ça que j’aime lire des livres sur l’alpinisme. Pour vivre quelque chose qui aurait pu me tenter, mais que je ne ferai pas. La plupart des gens ont un travail qui leur interdit la déconnexion. Par rapport à eux, je suis une sorte d’alpiniste. Je peux tenter une expérience qu’ils ne vivront jamais. J’essaierai de leur faire partager la mienne. Ce sera un récit initiatique vers plus de bonheur. Un machin plutôt littéraire. Il me faudra entrer dans les détails les plus anodins, les plus intimes. Affronter les silences, les vides, les désarrois. J’ai toujours aimé dans les romans la possibilité de traduire les hésitations. J’écarterai les idées théoriques, je me concentrerai sur les petits aléas quotidiens, je ne tricherai pas.

— On t’accusera d’être narcissique.

— Comment parler de mon expérience sans parler de moi ? Si j’étais psychologue, j’aurais pris des dizaines de cobayes et j’aurais comparé leurs réactions avec objectivité. Ce n’est pas le cas. Je n’ai que moi comme témoin. Tout ce que je dirai ne vaudra que pour moi, mais peut-être que quelques lecteurs se reconnaîtront par moment.

— C’est bien ce que je disais, tu seras déconnecté, mais rien ne changera, tu continueras à te raconter.

— Oui, mais je n’aurai plus de retours immédiats des lecteurs. Leurs réponses ne seront plus là pour me procurer du plaisir. Je n’imiterai plus le fumeur qui allume cigarette sur cigarette. Je ne m’enfermerai plus dans un processus de type addictif. Je changerai de rythme existentiel.

— Tu vas avoir du boulot pour m’en persuader.

PS : Ce chapitre est aussi une sorte de réponse à ceux qui me reprochent d’avoir trop parlé de moi ou de ne pas avoir avancé de nouvelles idées, ce n’était pas le but (j’ai coupé près de 100 pages trop théoriques et qui ne s’inscrivaient pas dans le projet).

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