Thierry Crouzet

Je brûle ma carte d’électeur – Ne pas voter, c’est politique

Politique 2.0 49/79

Brûler sa carte d’électeur, c’est mesquin, mais pour prévenir les critiques, voici des raisons indépendantes du contexte politique pour justifier pourquoi je ne voterai pas (ce texte est aussi disponible en livre).

J’ai perdu le son de la vidéo en chemin. Isa concluait par : « Qui va nettoyer maintenant ? » Oui, qui nettoiera la démocratie ?

De la démocratie

1

Dans La démocratie aux marges, David Graeber propose une belle définition de la démocratie : « […] la démocratie relève avant tout de la prise en charge de leurs propres affaires par des communautés humaines dans le cadre d’un processus ouvert et relativement égalitaire de discussions publiques […] ».

2

Le 7 septembre 1789, Emmanuel-Joseph Sieyès déclare : « La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. Le choix, entre ces deux méthodes de faire la loi, n’est pas douteux parmi nous. D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction ni assez de loisirs, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; ils doivent donc se borner à se nommer des représentants. […] Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Rien n’a changé et cela dans toutes nos démocraties, de fait des régimes représentatifs.

3

Le vote n’est pas consubstantiel de la démocratie, seulement des régimes représentatifs ou des démocraties directes. Les Grecs ont utilisé à la place du vote le tirage au sort dans leur modèle représentatif. On peut imaginer des modèles coopératifs, où le peuple aurait bel et bien le pouvoir, sans aucune nécessité pour lui de voter.

4

Les règles du jeu représentatif ont été promulguées non démocratiquement par des hommes qui n'avaient que mépris pour le peuple. Ainsi Michel Debré, rédacteur de la constitution française, écrit en 1957 : « La cité, la Nation où chaque jour un grand nombre de citoyens discuteraient de politique seraient proches de la ruine. » Résumé de son propos : votons de temps en temps puis fermons notre gueule. Il ne fait ainsi que reformuler les vues de Sieyès.

5

Quand les règles d'un jeu de société ne nous intéressent pas, nous changeons de jeu ou nous transformons les règles. Voter, c'est plébisciter le jeu en vigueur. Après, il ne faut pas se plaindre que les élus trichent (la règle intègre la tricherie).

6

Le régime représentatif est un système politique. Quand un système cesse de vivre, il se sclérose, puis meurt. La démocratie ne peut survivre qu’en se transformant sans cesse. Elle doit pousser comme un arbre, toujours plus haut, toujours plus belle. Elle n’a pas changé depuis trop longtemps. Depuis le vote des femmes. Cet état de stase aurait dû nous alerter.

7

L'histoire de la démocratie ne s'est pas arrêtée en 1789. Au nom de l'idéal de plus de liberté et d'équité, nous pouvons combattre un modèle démocratique devenu exsangue dans le but de le revigorer.

8

Rappelez-vous 1968. On criait avec lucidité dans les rues « Élections piège à cons. »

Le droit de s’abstenir

9

L’argument civique selon lequel les abstentionnistes se désintéresseraient de la politique, donc de la vie de la cité, est fallacieux, perpétré par les ayants droit du régime représentatif.

10

L'argument moral : « Ils sont tombés pour nous donner le droit de vote, tu leur dois le respect en allant voter. » est lui aussi fallacieux. Des hommes se sont sacrifiés en septembre 2001 pour faire sauter le World Trade Center à New York. Mourir pour une cause ne suffit pas à la rendre respectable (ou irespectable). Que des gens soient morts pour instaurer en un temps la démocratie ne nous sert pas à décider si nous devons ou non voter aujourd'hui (d’autant que personne n’est mort pour instaurer un régime représentatif, mais bien pour la démocratie, ou plutôt contre la monarchie).

11

Les votes blancs sont comptabilisés dans la participation globale (celle communiquée par les médias comme par les partis). Plus la participation est grande, plus l'élection est légitime. Donc, quand on vote blanc, on légitime l'élection qu'on désapprouve (et qu’on le veuille ou non, on accepte l’idée d’une votation). La seule forme de protestation possible reste l'abstention.

12

Voter blanc n'est pas une solution parce que le jeu dans sa forme actuelle ne prend pas en compte cette expression contestataire. On pourrait imaginer une élection où le vainqueur devrait atteindre la majorité absolue, votes blancs compris. Aucun des derniers présidents ou députés ou maires n'aurait été élu à ce compte, ce qui, en soi, devrait nous alerter sur quelques aberrations, comme la non-légitimité de nos représentants.

13

Voter blanc revient à accepter la nécessité d’un vote tout en refusant celle d’un représentant. Voter blanc, c’est militer pour la démocratie directe. Celui qui veut passer au-delà du vote, au-delà de la dictature de la majorité, refuse même le vote blanc.

14

Le théorème d'impossibilité d'Arrow nous apprend qu'il n'existe pas de scrutin qui ne comporte pas de biais. La comptabilisation du vote blanc déplacerait ailleurs le problème.

15

On dit des abstentionnistes qu'ils ne font pas de politique parce que, dans l'imaginaire collectif, faire de la politique est synonyme de militer, se présenter, se faire élire. Ne pas voter, c'est dénoncer cette confusion.

16

Pourquoi voter pour eux alors que le pouvoir c'est nous ? Voter, c'est aliéner la souveraineté du peuple au profit de professionnels de l'élection.

17

Voter ne nous aide en rien à changer la structure profonde des gouvernements, c'est-à-dire les équipes de fonctionnaires qui ont réellement le pouvoir. Un élu ne sait pas gouverner (mais seulement se faire élire).

18

Pourquoi voter quand, pour l'essentiel, les rouages de nos sociétés ne dépendent d'aucun vote ? Voter, c'est nier que le pouvoir est ailleurs. Les monarques démocratiques ont fait allégeance à des structures supranationales elles-mêmes dominées par l’impérialisme capitaliste. Quand le peuple refuse par le vote une constitution européenne, on la lui impose par le haut. Quand, en Grèce, il élit un réformateur, on le force à rentrer dans le rang. Le vote est devenu l’opium du peuple. Il n’a plus aucune puissance transformative. Le pouvoir est hors de sa juridiction.

19

Quand un président déclare une guerre, il le fait au nom de ses électeurs, mais avec le financement de tous ses concitoyens payeur d’impôts. Ne pas voter n’est qu’un premier pas. Ne pas payer ses impôts devrait être l’étape suivante, sauf que le président a le monopole de la violence. Nous sommes pris au piège. « Je suis complice des abominations que je réprouve. »

20

Voter n'est concevable que pour plébisciter une nouveauté radicale. Voter est donc impossible puisque le système électif favorise le conservatisme.

21

Voter serait la seule manière d'avancer vers la démocratie d'après. Oui, à une seule condition : qu'une force nouvelle, non formatée par le système et ses vieilles idéologies, gagne le pouvoir en un rien de temps, c'est-à-dire le prenne par surprise en une seule élection. Sinon la force de l'habitude ne peut que la corrompre.

22

Ne pas voter est un privilège démocratique. Forcer le vote n'est concevable qu'en prenant en compte le vote blanc et en lui donnant le poids d'invalider un scrutin. À ce moment, une constituante devrait se former pour sortir de l'impasse.

23

Voter pour une constituante serait une aberration. Elle enfermerait alors en elle-même les germes du système électif. Une constituante digne de ce nom ne peut qu'être ouverte à toutes les bonnes volontés. Elle doit être innombrable pour que sa structure soit assez complexe pour en interdire le contrôle (et, dans ce cas, elle enferme les germes de l'auto-organisation). Il n’existe pas de système politique idéal. Nous devons nous tendre vers le moins pire.

24

Voter pour quelqu'un qui promet de mettre en place une constituante paraît aussi incertain que de voter pour ses membres. Pour garantir son indépendance, la constituante doit s'imposer comme une réponse à un état de crise, par exemple à un taux d'abstention exceptionnel.

25

Une constitution démocratique devrait offrir au peuple la possibilité de sa propre révision, lors de son expiration fixée dans le temps, ou avant cette échéance, lors d’un évènement tel que, par exemple, un nombre de votes blancs excessifs. Le peuple a été dépossédé du droit de remettre en cause les modalités politiques qui le régissent. Dans ces conditions, voter, c’est reconnaître l’impossibilité du changement. Il n’est pas inscrit dans le régime représentatif qui n’accepte que le changement des représentants.

26

« Voter pour » n'aurait de sens que si dans le même temps on avait la possibilité de « voter contre » et de déduire sa voix de celles du candidat qui nous paraît le plus ignoble.

27

Le droit de vote est un susucre pour nous tenir tranquilles, voilà pourquoi il a d'abord été accordé aux hommes, parce qu’ils sont plus belliqueux que les femmes.

28

Après chaque élection, les candidats accusent les abstentionnistes parce qu'ils sont leurs véritables adversaires. Ne pas voter, c'est rejoindre la contestation. Ce n'est plus vouloir repenser notre statut d'esclave mais vouloir abolir l'esclavage.

29

Si le vote était efficace, les capitalistes l'auraient depuis longtemps instauré dans leurs entreprises (ils ont choisi l’impérialisme, ce n’est pas mieux).

30

Voter, c'est demander à d'autres d'agir à notre place. C'est se déresponsabiliser.

31

« Mieux vaut s’engager que ne rien faire. » Parce que voter c'est s’engager ? « Mieux vaut donner son avis. » Ne pas voter n'est-ce pas donner son avis ? Le message paraît clair, non ? Y'en a marre !

32

Ne pas voter, c'est avertir avant la catastrophe, tirer la sonnette d'alarme, crier « Quel que soit le candidat élu ce sera la merde. » Et si c'est effectivement la merde, ne nous accusez pas après de ne pas avoir voté. Il n'y a pas d'issue dans un modèle désuet.

33

Ne pas voter, c'est la seule chose à faire quand plus personne n'est capable de nous donner une bonne raison de le faire.

34

Voter, c'est valider la gabegie électorale. Cet argent utilisé pour le financement des campagnes aurait mieux servi à soutenir les plus démunis. Le budget d'une campagne devrait être nul. Le financement devrait se limiter aux bonnes volontés.

35

Pourquoi les enfants n'ont-ils pas le droit de vote ? Ne font-ils pas partie de la société ? N'invoquez pas leur irresponsabilité, beaucoup d'irresponsables votent. Le droit de vote devrait être accordé après un QCM réussi sur l'élection. En attendant, un enfant de dix ans ne vote pas, un assassin de trente, oui.

36

« Vous pouvez au moins voter contre. » Mais quand on est contre tous les choix proposés ? Entre la peste et le choléra, mieux vaut s'abstenir.

37

Ne pas voter serait faire le jeu du parti adverse à ses idées. Comment faire quand nous n’avons que des adversaires politiques ? Dans ce cas, le moins pire n’existe pas.

38

Voter contre le pouvoir en place, c'est se préparer au pire. C'est le système qui va de mal en pire, pas les hommes ou les femmes qu'on place à sa tête. Voter, c'est se préparer à la désillusion.

39

Ne pas voter, c'est exiger plus de droits et non pas renoncer au droit de vote.

40

« Votez pour changer. » Depuis quand une élection a changé quoi que ce soit ? On bascule de gauche à droite régulièrement. Est-ce que les choses s'améliorent du côté de l'économie, de l'écologie, de l'harmonie, du bonheur ? Nous vivons une crise systémique induite par la représentativité contre laquelle le vote semble malheureusement impuissant.

41

Voter, c'est souvent vouloir changer la société avant de se changer soi-même, c'est même souvent une excuse pour ne pas le faire.

42

Voter ne nous approche pas de l'insurrection citoyenne, même si une campagne électorale peut être mise à profit pour populariser l'insurrection. L'insurrection se joue à chaque seconde de nos vies.

43

Plus le nombre des abstentionnistes grossira, plus le régime représentatif sera instable, car il aura face à lui une foule, d'autant plus prête à combattre ses mesures qu'elle ne l'aura jamais cautionné. « Je n’ai pas voté pour votre guerre. »

44

« Ne pas voter, c'est se taire pendant des années. » Voter est-ce donc avoir droit à la parole jusqu'à la prochaine échéance ? Les élus ont la parole, pas vous. C'est quand on a voté pour le vainqueur qu'on doit se taire. S'il nous déçoit, c'est un peu par notre faute. Se mouiller à tout prix n'est pas acte de sagesse.

45

La démocratie internet n'existe pas. Instaurer le vote électronique ne changerait rien. La société des réseaux par son horizontalité est étrangère à l'idée de représentation. Voter, c'est refuser l'avènement de cette société.

46

Celui qui se revendique abstentionniste attire souvent la haine des votants, une haine immodérée. On le traite de tous les noms d’oiseaux, il serait le premier responsable de la montée en puissance des forces brunes. Cette réaction épidermique révèle la faiblesse contemporaine de la démocratie. À force de cesser de se tendre vers l’avenir, elle se replie sur elle-même, reconnaissant déjà sa propre décadence.

47

Quand la démocratie met en position de gouverner des extrémistes, c’est signe qu’elle est malade, qu’elle doit être repensée. Voter contre l’extrémiste (et pour quelqu’un qui vaut à peine mieux que lui par son ambition dévorante de gagner le pouvoir), c’est retarder le moment de la remise en question, faire qu’elle soit plus douloureuse à la prochaine échéance. Il faut crever l’abcès. Mieux vaut que le barrage s’effondre avant que trop d’eau ne se soit accumulée derrière lui.

48

De tout son poids, l’abstention marque en creux les régimes représentatifs. C’est un geste fort, subversif, digne d’un citoyen libre. Il ne faut pas en avoir honte, et bien au contraire le revendiquer quand on aime la démocratie.

Critique de la représentation

49

Voter n'est pas un devoir, mais une incitation au ralliement. Un homme ou une femme libre ne se rallie à personne. Il coopère.

50

Les grands hommes et les grandes femmes d’aujourd’hui ont renoncé à la prétention d’en imposer aux autres. Ils ne se veulent pas au-dessus d’eux mais à côté d’eux. L’idée même de représenter les choque. L’égalité implique une égalité des devoirs et des responsabilités.

51

Le vote est apparu comme une amélioration du monarchisme. Pourquoi devrions-nous refuser de passer au-delà ? D'envisager une démocratie dépourvue de petits monarques ?

52

Voter, c'est donner la victoire au plus monarchiste des candidats (celui qui a le parti le plus puissant, le plus d'argent, le plus de couvertures média… et surtout qui ment le mieux).

53

Quand vous votez non lors d'un référendum, on ignore votre choix et on fait comme si vous aviez dit oui. C'est vrai, vous êtes trop bêtes pour avoir un avis sérieux sur des questions difficiles. Choisissez des candidats, mais surtout ne pensez pas (référence une nouvelle fois au référendum européen de 2005).

54

Personne ne gagne une élection importante sans parti. Voter, c'est admettre la nécessité des partis, c'est-à-dire celles des armées structurées. Le vote intègre un modèle hiérarchique de la société.

55

Seuls les candidats accrédités par les élus en place peuvent se présenter à une présidentielle française (et il existe une forme d'accréditation partisane pour les autres élections, cf supra). Le système se cultive lui-même, interdisant le foisonnement des alternatives qui pourraient le contester. Cette consanguinité ne contente que les militants des partis dominants, ceux qui s'expriment encore dans le jeu aux règles désuètes. Les premiers tours ne sont que des simulacres de pluralité, sinon ils devraient être ouverts à tous, sans condition.

56

Dans un système non proportionnel, la volonté de toujours aboutir à une majorité absolue conduit presque mécaniquement au bipartisme. Rapide démonstration : si on avait dix candidats de poids électoral équivalent, si on choisissait simplement celui avec le meilleur score, 15 % des suffrages par exemple, on aurait en gros 85 % d'électeurs déçus. Avec deux partis dominants, le nombre de déçus tombe à 49 % environ. Le bipartisme est une réponse mécanique pour réduire la déception (d'où le faible écart entre le sortant et son adversaire).

57

Le tripartisme cache des similitudes politiques masquées derrière des différents de personne. Le tripartisme n’est qu’un bipartisme qui refuse de se dire.

58

Le bipartisme entraîne une professionnalisation de la politique, c'est-à-dire l'apparition d'une classe d'apparatchiks qui se répartissent le pouvoir. Cette classe des apparatchiks est d'autant plus puissante que le cumul des mandats est autorisé et qu'il est possible de se représenter quasi indéfiniment à la plupart des élections. Dans ce contexte, voter revient à donner sa voix à un apparatchik. On ne peut pas attendre de lui qu'il réforme le système et scie la branche sur laquelle il est assis. Notons que le non-cumul des mandats n'empêchera pas leur cumul par les partis qui, eux-mêmes, ne seront pas forcés de renouveler leur structure à chaque élection. Le non-cumul n'a de sens qu'accompagné d'une réelle pluralité.

59

Les deux partis dominants, et leurs avatars, se partagent équitablement les postes et les salaires qui les dotent. Quelles que soient leurs oppositions, ils ne peuvent qu'être en connivence pour maintenir en l'état la règle du jeu.

60

Se faire élire, c’est comme vendre un bon produit. Le même décorum est mis à l’œuvre, avec force campagne publicitaire, affiches, spots TV, community manager et slogans commerciaux. L’élection a fait entrer la politique dans la marchandisation.

61

Voter, c'est entretenir le clientélisme. Les élus ont une dette vis-à-vis de leurs électeurs et des entreprises qu'ils dirigent. Notez que les hommes d'affaires se présentent assez rarement, non parce qu'ils n'aiment pas le pouvoir politique mais plutôt parce qu'ils préfèrent le déléguer.

62

Pourquoi une société démocratique devrait-elle se structurer comme la société monarchiste, avec ses multiples niveaux de pouvoir ? Voter pour des représentants, c'est reconnaître leur nécessité. On peut désormais imaginer une société avec un pouvoir distribué, horizontal, détenu par personne en particulier, un non-pouvoir, un cinquième pouvoir.

63

Thomas Hobbes a théorisé la hiérarchisation de la société. Livré à lui-même l'homme ne serait bon à rien. Il doit être encadré. Les chefs sont nécessaires, comme si les chefs n'étaient pas eux-mêmes des hommes livrés à eux-mêmes. En quoi un élu est-il plus responsable qu'un simple électeur ? En rien, comme les affaires de corruptions et les abus de pouvoir le démontrent sans cesse. Être élu, passer avec succès l'épreuve de l'élection, ne confère aucune sagesse. Ce n'est pas un rite initiatique.

64

Une fois un candidat élu, son incompétence s'impose à tout un peuple. Sa folie se généralise. Son orgueil provoque la guerre.

65

Il existe si peu de place dans la hiérarchie que les candidats sont prêts à s'entretuer pour acquérir des positions. Voter, c'est participer à leur lutte, sans y gagner quoi que ce soit, sinon à maintenir un état de violence.

66

Voter pour des gens qui écriront les lois qui définiront les règles selon lesquelles ils exerceront le pouvoir est une aberration. Ne dit-on pas qu'on ne peut être juge et partie ? Ainsi apparaissent des lois telle l'immunité parlementaire.

67

Voter pour un représentant en chef, c'est accepter la société de la rareté (rareté de la représentation, du travail, de l'argent, de l'énergie, de la culture…), c'est-à-dire le modèle capitaliste où certains privilégiés nous concèdent contre paiement des ressources par ailleurs abondantes (l'eau, l'énergie solaire, les idées, la culture, l'argent…).

68

Voter, c'est donner le droit à quelques individus d'être plus visibles que d'autres, donc de s'accaparer notre temps de cerveau. Ainsi sous leur influence, nous votons encore pour eux ou pour leurs successeurs désignés. Le système s'entretient lui-même. Il nous empêche d'envisager d'autres possibilités.

69

Le jeu électif est une forme onéreuse de tirage au sort qui se prête à la corruption. Parfois nous pouvons avoir de la chance, le plus souvent c'est la déception.

70

On ne vote pas dans les entreprises pour désigner les managers. Dans ces structures relativement simples, d'autant plus qu'elles sont en général hiérarchisées, on assiste à des prises de pouvoir perpétuelles, exactement comme cela se passait dans les sociétés prédémocratiques. Le vote s'est imposé à l'échelle des villes, des régions et des pays pour éviter que ce jeu ne devienne sanglant en prenant de l'ampleur. N'est-ce pas plutôt la volonté de puissance de certains individus qui doit être questionnée ? Le vote ne fait que leur donner raison de manière apparemment pacifique. Voter, c'est offrir le pouvoir à des sanguinaires potentiels.

71

Pourquoi la plupart des partis ressemblent à des entreprises plutôt qu'à des démocraties ? Les militants ne croient-ils pas aux vertus de la démocratie ? Faut-il vraiment voter pour l'un des leurs puisqu'ils ne fonctionnent pas eux-mêmes de manière démocratique ?

72

Le système, c'est-à-dire l'ensemble des habitudes et des lois qui nous régissent, a beaucoup d'inertie et une terrible prégnance. Celui qui se retrouve à sa tête finit par ressembler à ceux qui l'y ont précédé. Le changement ne peut pas venir de nos élus.

73

Voter revient en général à plébisciter des hommes et des femmes plutôt âgés, non pas ceux qui sont les plus sages, mais ceux qui ont fini par maîtriser les rouages électifs.

74

Voter en croyant qu'un candidat, une fois élu, réussira à transformer le système de l'intérieur, c'est rêver. La probabilité qu'un tel rêve se réalise reste bien sûr non nulle, mais est-ce une raison pour voter et perpétuer un système aussi peu malléable ?

75

Après chaque élection, la déception nous attend. On se dit alors que ceux qui auraient apporté un réel changement n'ont pas été élus. Oui, sans doute, mais pourquoi ne l'ont-ils pas été ? Parce que le vote est toujours conservateur. Voter, c'est être réac, c'est entériner un système devenu délétère.

76

Pour gagner une élection, il faut faire des promesses intenables ou démagogiques ou dangereuses. Voter, c'est encourager cette attitude, c'est se prendre à rêver le temps d'une campagne électorale. Ceux qui disent la vérité ne sont jamais élus. Et ceux qui sont élus n'arrivent jamais à mettre en application leurs promesses. Voter, c'est donner à des gens l'occasion de nous mettre en danger.

77

Si quelqu'un se présente, c'est qu'il aspire au pouvoir. Raison de plus pour l'en éloigner.

78

Voter, c'est remplacer un chef par un autre. Beau projet. Comme si le jeu des chaises musicales avait une vertu régénératrice. Ce serait peut-être le cas si on changeait aussi le tableau de bord installé devant les chaises. Mais personne ne nous demande notre avis à ce sujet lors d'une élection.

79

Être séduit par un candidat, ce qui est tout à fait légitime durant une campagne, devrait nous mettre en alerte. Raison de plus pour ne pas voter pour lui et le précipiter au casse-pipe, nos espoirs avec lui. Nous n'avons pas à confier les commandes de notre société aux personnes qui nous plaisent le plus.

80

Voter, c'est vouloir que le spectacle politique continue. C'est inévitable dans un monde médiatisé. Une élection n'est qu'un jeu radiodiffusé, télévisé, internetisé…

81

Voter pour un candidat en étant en désaccord majeur sur certains points avec lui, c'est se compromettre.

82

Voter contre un candidat sous prétexte de désaccords majeurs implique de voter pour un autre, ce qui n'est pas obligatoirement envisageable (cf supra).

83

Dans un système non proportionnel, voter, c'est accepter les compromissions des seconds ou troisièmes tours.

84

Voter, c'est se reconnaître dans une incarnation de la politique. C'est un peu mystique comme attitude, voire déiste.

85

Comment voter pour des candidats qui refusent de débattre entre eux, sinon au second tour, entre seigneurs ? Un électeur est un patron qui doit embaucher ses employés sans leur faire passer d'entretien. Il doit se décider sur CV alors qu'il est désormais possible d'organiser des débats entre tous les candidats, petits ou grands.

86

Si une élection amène un monstre au pouvoir, c’est du fait même des votants. On ne peut accuser les abstentionnistes de l’avoir soutenu, ni lui ni ses adversaires potentiellement aussi dangereux.

87

Se présenter, c’est faire preuve d'une prétention alarmante. Il existe toujours des gens pour vouloir en imposer aux autres. Impossible de les croire quand ils prétendent qu’ils veulent nous servir. Quelqu’un qui veut se donner aux autres ne se bat pas avec acharnement pour atteindre une position.

88

Celui qui arrive au pouvoir se retrouve altéré par lui. Il voit ses faiblesses amplifiées autant que ses qualités. Or la principale qualité des élus est de savoir se faire élire. Notre seule manière de nous en sortir : gouverner tous ensemble pour que les forces des uns compensent les faiblesses des autres. On appelle ça, l'intelligence collective.

89

En quoi gagner une élection prédispose à gérer la vie de la cité ? À quoi donc peut nous être utile cette compétence dans le domaine de l'économie, de la culture, de l'éducation… ? En rien. Voter, c'est toujours choisir le mauvais candidat, celui apte à se faire élire sans démontrer la moindre compétence dans la plupart des domaines vitaux.

90

Le mal est dans la forme actuelle de la démocratie, non pas dans tel ou tel candidat.

91

Voter, c'est accorder notre voix à qui les sirènes nous suggèrent de le faire. On devrait pouvoir voter pour des gens qui ne se présentent pas. Eux seuls ont une chance de ne pas nous décevoir, parce qu'ils n'ont pas la prétention de croire qu'ils peuvent nous aider.

Contre la dictature de la majorité

92

Vous êtes malade. Dix personnes vous entourent, dont un médecin. Vous fiez-vous à son avis ou à celui de la majorité ? En favorisant la majorité, le système électif fait taire les compétences autant que les expressions déviantes, donc celles qui ont de réelles chances de nous apporter un changement durable.

93

Dans votre famille, votez-vous ou recherchez-vous le consensus ? Voter, c'est refuser la synchronicité et l'harmonie. C'est admettre la nécessité des gagnants et des perdants. C'est imposer ses idées à ceux qui ne les partagent pas, c'est les imposer par la force du plus grand nombre.

94

La démocratie directe, où chaque décision est soumise à référendum, ne règle pas le problème de la dictature de la majorité, elle les multiplie, tout en tombant sous le joug du théorème d'Arrow. Rien que la formulation des questions influence le sens des réponses.

95

Voter, c'est donner la victoire à un camp et créer le camp adverse des déçus. Une élection a pour effet de briser l'espoir d'une grande partie de la population, et notamment des minorités.

96

Devrait être élu celui qui récolte le moins de suffrages. Il se sentirait moins puissant et ferait preuve de plus d'humilité. Voter, c'est encourager l'arrogance.

97

L'écrivain qui a le plus de lecteurs n'est pas nécessairement le plus spirituel, le plus littéraire, le plus novateur, le plus sage… Les données quantitatives ne présument pas des qualités. Avoir plus de voix, c'est comme avoir plus de lecteurs. Ça ne prouve pas grand-chose, sinon théoriquement l'existence d'une armée plus puissante en nombre (et c'est la seule raison de la prise en compte de la majorité).

98

La proportionnelle intégrale permettrait de s'affranchir de l'absence de pluralité, mais les partis dominants la rejettent sous prétexte que pour gouverner il leur faut la majorité absolue. Ce postulat les arrange d'autant plus que leur façon de gouverner s'apparente souvent à l'autoritarisme. Exemple : plutôt que d'adapter notre monde à la libre copie des biens immatériels, on punit les pirates maladroits.

99

Hitler est arrivé au pouvoir après une élection. Le vote ne nous protège pas de l'ignominie, d'autant plus que pour se faire élire les candidats se prêtent souvent à toutes les ignominies. Quand la majorité est odieuse, elle amène des monstres au pouvoir (même voter contre devient inutile, le vote peut-être un danger pour la démocratie).

100

Le vote n'est pas une mauvaise chose, il a simplement fait son temps dans l'histoire de la démocratie, exactement comme le tirage au sort en Athènes (qui évite certains problèmes inhérents au vote mais pas ceux, les plus nombreux, inhérents à la représentation). Désormais, nous pouvons voter continûment, c'est-à-dire participer.

101

Les candidats usent des technologies les plus modernes pour se faire élire, puis, une fois au pouvoir, ils les utilisent pour nous surveiller et nous contrôler. Pourquoi n'utilisons-nous pas ces technologies pour gouverner tous ensemble ?

102

Voter, c'est choisir entre deux possibilités, voire entre une dizaine, c'est comme si le monde était blanc ou noir. Voter, c'est en nier la complexité et les nuances.

103

Si on ne vote pas, comment désigne-t-on les représentants ? Leur nécessité est un autre postulat, que les représentants eux-mêmes et ceux qui aspirent à l'être, ou à bénéficier de leurs faveurs, ne contestent pas.

104

Nous disposons aujourd'hui des outils technologiques et théoriques pour créer des assemblées législatives et exécutives ouvertes à tous. Voter, c'est nier cette possibilité de légiférer de manière démocratique sans pour autant passer par des élections.

105

Voter revient à désigner ceux parmi nous qui doivent prendre des décisions. La nécessité des décisionnaires est un autre postulat. Les décisions peuvent émerger d'elles-mêmes au fur et à mesure que des expérimentations prouvent leur pertinence et entérinent des pratiques. Toute l'histoire « initiale » d'internet est une démonstration de cette technique décisionnaire collective. Elle est efficace, résiliente, rapide. On n'a besoin de chefs que pour déclarer des guerres.

106

Tout est fait pour empêcher l'émergence d'une force novatrice. À notre époque d'interdépendance massive, cette force se structure en réseau plutôt qu'en parti, ce qui ne la prédispose pas à emporter une élection. Elle répugne à désigner des représentants. Elle ne peut donc qu'être tenue à l'écart du jeu représentatif, en attendant qu'il se délite. Ne pas voter, c'est tendre vers ce moment, le souhaiter, s'y préparer.

107

L'avenir d'un système complexe est imprévisible, or tous les candidats expliquent les mesures qu'ils prendront pour réformer ce système et l'amener à changer d'état. Ils nous mentent, car ils ne peuvent savoir à quels résultats aboutiront leurs mesures. Soit ils sont naïfs, soit ils se fichent de nous et ne souhaitent pas un changement d'état, mais juste prendre le pouvoir. Et il faudrait voter pour eux ?

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Ne pas voter, c'est refuser les plans qui nous annoncent un avenir meilleur. L'avenir ne se prévoit pas, il se construit au jour le jour. Nous avons besoin de méthodes pour travailler ensemble, pas de promesses ou de projections. Or les candidats ne parlent jamais de méthodes et seulement de leurs décisions futures. Ils préfèrent l'action autoritaire et moralisatrice à l'éthique, pourtant nous avons surtout besoin d'un art de vivre ensemble.

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Voter pour un représentant n'a de sens que si ce représentant peut exercer une forme de contrôle sur le système. Quand la complexité du système est trop grande, ce qui est le cas pour une nation contemporaine, une région, une capitale, le représentant n'est plus qu'un guignol qui doit avant tout bien passer dans les médias (tout en apprenant à les contrôler).

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Un système complexe ne peut être contrôlé que par chacun des agents qui le composent. La complexité implique une réforme en profondeur de la démocratie. Pour commencer de renoncer aux guignols.

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Nous n'avons pas besoin de tribuns mais de nous donner la main. Nous n'avons pas besoin de discrimination, ce que produit une élection, mais de fraternité.

112

Voter, c'est croire en l'homme, plus souvent qu'en la femme, providentiel. C'est lui signer un chèque en blanc. C'est oublier que dans une société complexe il n'y a plus de place pour des héros réformateurs. Nous sommes tous ensemble la seule force capable de réformes.

113

Voter, c'est croire qu'il existe des solutions miracles (et pire : croire que des illuminés les connaissent).

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Peu importe qui est élu, il devient un centre autour duquel tourne la société ce qui nous éloigne de l'expérimentation décentralisée comme réponse à la complexification. Voter, c'est centraliser. Voter, c’est retarder l’avènement de la société de demain.

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Voter, c'est donner son assentiment à des programmes pensés par d'autres, comme si nous étions nous-mêmes incapables de penser.

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Nous sommes plus de 60 millions de Français et nous n'avons que le choix entre une dizaine de candidats. Nos autres concitoyens sont-ils indignes de se présenter ? Les élections nient la pluralité.

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Du fait même de la complexité sociale, nous ne pouvons pas être d'accord sur tout avec quelqu'un d'autre, et c'est une chance. Voter, c'est mettre aux commandes quelqu'un avec qui nous avons des divergences. Nous ferions mieux d'expérimenter ensemble et ainsi de dépasser nos contradictions.

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Quand on refuse l’idée même de gouverner, on n’a pas besoin de se faire élire, pas besoin de parti, pas besoin de vote… On peut changer la société de l’intérieur, là même où la démocratie pêche. Exemple : la monnaie est centralisée, sous le contrôle des banques centrales et des banquiers, pour casser ce monopole il suffit de booter des monnaies libres.

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Ne pas voter, c'est résister. Mais résister n’est pas suffisant. Il est temps de construire autre chose, autrement. Ou alors il ne nous reste plus qu’à nous réfugier dans notre jardin en faisant le dos rond. Attitude impossible dans un monde globalisé.

Notes

J’ai discuté des points liés à la complexité et à l’imprévisibilité dans de nombreux billets et surtout dans Le peuple des connecteurs et dans Le cinquième pouvoir. Ne pas voter, c’est politique peut également être lu comme une suite de Ya Basta.

brulcarte
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