Thierry Crouzet

Quitter Twitter et Facebook pour survivre

NetCulture 114/136

J’ai aimé Facebook, j’ai aimé Twitter, j’y ai beaucoup d’amis, j’y ai tenté beaucoup d’expériences, mais je n’ai jamais apprécié la politique de ces services. Il est temps d’envisager autre chose, pourquoi pas Tent.

Au début, nous n’étions pas nombreux sur les réseaux sociaux, nous pouvions passer outre la faiblesse inhérente à leur centralisation, séduits avant tout par les possibilités nouvelles qui nous étaient offertes. Avec le succès, de plus en plus de gens sont arrivés, par millions, par centaines de millions, un milliard maintenant et tout a changé.

Quand un opérateur peut quand il le désire envoyer un message à un milliard de personnes, quand il peut subrepticement influencer les informations qu’ils reçoivent (si si, les pubs sont des informations), ou la façon dont ils les reçoivent, quand il peut en assourdir certains, ou même en éradiquer d’autres sans le moindre procès, et que nul ou presque ne s’en inquiète, il n’est pas surprenant de noter un appauvrissement des fils de conversation, une dérive populiste, une télévisualisation du Web.

Aujourd’hui, je m’ennuie sur les réseaux sociaux. On me dit que je devrais mieux choisir mes amis, mieux filtrer les conversations. Le problème ne viendrait pas de Facebook ou de Twitter, mais de moi. Je ne suis pas d’accord. Il y a des bars où on se sent bien, puis où on se sent mal, parce qu’on y croise des gens qu’on n’aime pas, aussi parce la musique est devenue plus forte, parce la décoration a changé, parce que les serveurs sympas ont été virés. Je mangeais bien chez Facebook et Twitter, j’y mange de plus en plus mal. Les patrons sont de plus en plus puants. Le lieu où nous discutons n’est pas neutre sur la teneur de nos échanges.

J’appartiens à la famille des utopistes (ou vieux cons si vous préférez) qui ont cru que le net nous aiderait à changer notre organisation sociale pour nous offrir plus de liberté, plus d’équité, plus de respect mutuel, plus d’armes pour affronter les crises que nous traversons. J’ai fait l’éloge du cinquième pouvoir, de cette force sociale décentralisée qui échappe à tout embrigadement, et pendant ce temps nous avons laissé fleurir sur le web les plus grosses structures centralisées de tous les temps. Propriétaires, capitalistes, omnipotentes, dominatrices, impérialistes, elles ne nous aideront pas à éviter le mur vers lequel nous fonçons collectivement. Si nous continuons à les nourrir, nous nous passons la corde autour du cou.

En revenir aux fondements

Sur le réseau, les fonctions sociales sont aussi vitales que l’air dans le monde physique. Si nous les abandonnons à quelques entrepreneurs, nous courons le risque de l’asphyxie. Nous devons nous les réapproprier.

Est-ce une revendication irréaliste ? Pensez à nos mails ? À qui appartiennent-ils ? Pour peu que nous ayons pris la précaution d’acquérir un nom de domaine, ils n’appartiennent qu’à nous. Nous les hébergeons sur des serveurs privés ou publics, avec la possibilité de déménager quand nous le voulons. Il n’existe pas un service mail pour la planète mais une myriade de services interconnectés.

Pensez aussi aux blogs. Comme les mails, nous les hébergeons sur des plates-formes privées ou chez nous. Dans les deux cas, des fonctions sociales fondamentales se sont épanouies sans que personne ne les accapare. Alors pourquoi les réseaux sociaux nous ont-ils engagés dans une direction contraire ?

Écartons tout de suite les raisons technologiques. Nous avons créé le mail décentralisé dans les années 1970, nous aurions pu créer le réseau social décentralisé dès le début des années 2000. La raison est plutôt économique : une architecture centralisée est monétisable. Tout le monde passe au même endroit, tout le monde subit les publicités de la même régie, tout le monde abandonne des données précieuses au même opérateur. La mécanique est bien connue, renforcée par l’envie de chacun de nous d’être là où tous les autres sont. Nous nous sommes fait piéger, par un manque de conscience politique, un manque de conscience de ce que le net a de révolutionnaire.

Tent arrive au bon moment. C’est un protocole ouvert et décentralisé pour créer des services sociaux, exactement comme SMTP, POP, IMAP le sont pour le mail. On peut utiliser des serveurs Tent existants, Tent.is par exemple, où installer son propre serveur. Tous les serveurs Tent s’interconnectent, exactement comme les serveurs mails. Vous et vos amis n’êtes plus la propriété d’un entrepreneur.

Je n’ai appris qu’hier l’existence de Tent. J’ai ouvert un compte. J’ai retrouvé quelques amis. Je sais bien qu’il est hasardeux d’investir un nouveau territoire, mais nous devons nous mettre en cohérence avec nos idées.

Par exemple, nous ne pouvons pas défendre les monnaies libres ou le revenu de base, et nous contenter d’en faire la promotion sur les réseaux sociaux centralisés, par leur structure antinomique avec les idées mises en avant.

Il ne s’agit pas d’abandonner Twitter et Facebook, il s’agit de les utiliser comme endroit accessoire, où on republie certains de nos messages, mais où on ne vit pas activement. J’ai la conviction que passer trop de temps là-bas ne peut qu’affecter ce que nous sommes.

Je raconte souvent ce qui est arrivé à l’équipe municipale dans mon village. Ils se présentent un mois avec les élections, hors de tout parti, ils sont élus contre toute attente, six mois plus tard ils ressemblent à l’équipe dont ils ont pris la place. Les structures dans lesquelles nous agissons nous transforment. Nous devons donc au préalable transformer les structures. Il me paraît fondamental pour notre bonheur autant que notre sauvegarde que nous continuions de nous épanouir sur un Web décentralisé, avec mails, blogs et réseaux sociaux compris. Il n’est pas question de renoncer à cette fonction vitale sous prétexte qu’elle a été accaparée par les apparatchiks.

Notes

  1. Pourquoi Tent réussirait là ou Diaspora piétine ? Je ne fais aucune prévision. Tent est un protocole, quelque chose de beaucoup plus fondamental, il me semble. Rien n’empêche ces approches de se développer en parallèle.
  2. Pourquoi écrire aujourd’hui sur Tent alors qu’Ostatus existe depuis quelque temps déjà ? Pas pour des considérations techniques, juste parce qu’une idée technologique qui ne s’engage pas vite sur un développement exponentiel n’a pas beaucoup d’avenir. Il me semble qu’Ostatus n’a pas réussi à séduire (j’aimerais me tromper).
  3. Pour nous installer sur Tent ou un autre réseau social décentralisé, sans déserter brusquement les anciens lieux sociaux, nous devons très vite disposer de la capacité de cross-poster avec des outils comme IFTTT. Les développeurs devraient faire de ces interfaces une priorité, de même que les applis mobiles.
  4. Nous sommes nombreux à critiquer le monopole des banques et le système financier centralisé. Nous nous plaignons de ne pas avancer dans cette lutte. Nous devrions nous entraîner au combat en faisant tout pour abattre les géants que sont devenus Facebook et Twitter. Après, peut-être, pourrons-nous passer à la décentralisation de la monnaie, tâche à mon avis autrement plus compliquée.
  5. Plus nous tardons, plus nous nourrissons la bête, moins de gens ont l’énergie de développer des solutions alternatives et politiquement acceptables (ou dès qu’il le feront, ils seront rachetés). Un jour prochain, il sera trop tard. Donnez du pouvoir à des individus, ils en désirent toujours plus. Je ne peux croire que nos entrepreneurs sociaux ne tomberont pas dans le même piège. Leur dictature nous pend au nez.
  6. Une pensée pour mes amis de la littérature, qui doivent se dire que ces combats ont peu d’intérêt pour eux. Je crois le contraire. La littérature, elle aussi, souffre des monopoles et de la centralisation. Les outils influencent ce que nous écrivons.

Billet dédié à Jérôme Laval.

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