Thierry Crouzet

Roland Barthes sur l’édition numérique

NetLittérature 72/95

Il nous arrive de plus en plus souvent de compiler des textes écrits sur des blogs, sur Twitter, sur Facebook… pour en faire des ebooks ou des livres. Chaque fois, j’ai l’impression que la conversion implique une perte, comme si une qualité propre au web s’évanouissait au cours de l’opération.

Dans un billet de 2011, j’ai défini le livre ou l’ebook comme la projection d’un codex (document hypertexte associé à un code informatique). Ce processus implique une perte d’information, une sorte d’aplatissement, métaphoriquement un passage de la 3D à la 2D. Cette perte expliquerait pourquoi j’éprouve un malaise quand j’ouvre un livre/ebook issu d’une expérience web. Je me demande alors si nous autres auteurs web ne faisons pas fausse route en nous préoccupant « d’édition numérique », si au contraire nous ne devrions pas « augmenter » nos créations plutôt que les aplatir (créer des apps est tout aussi réductionniste).

Mais, avant, il est nécessaire de se demander ce qui est propre à l’écriture web, et même de se demander si cette écriture a quelque chose de propre. Dans La chambre claire, Roland Barthes s’est posé des questions semblables au sujet de la photographie.

J’étais saisi à l’égard de la Photographie d’un désir « ontologique » : je voulais à tout prix savoir ce qu’elle était « en soi », par quel trait essentiel elle se distinguait de la communauté des images. […] je n’étais pas sûr que la Photographie existât, qu’elle dispose d’un « génie » propre.

Quand on se lance dans une telle réflexion, il faut éviter de tomber dans le platonisme (écueil que n’évite pas Barthes). Il faut entendre l’essence comme l’intersection entre des qualités qui peuvent se retrouver ailleurs, mais dont la combinaison est unique et contribue à un « génie » propre.

Par exemple, l’écriture web se joue le plus souvent dans l’immédiateté. On ne conserve pas des années un texte avant de le publier. On l’écrit, le diffuse. Les journalistes ne font pas autrement. Cette qualité « immédiateté » n’est donc pas propre à l’écriture web mais elle y participe très souvent. Et on peut imaginer une écriture web qui en ferait l’économie. Le cocktail des qualités propres n’est pas invariable ni dans sa composition ni dans ses proportions. Ce qui à mon avis n’empêche pas de le reconnaître, presque au premier coup d’œil.

Si je me contentais de republier sur un blog mes carnets des années 1990, je ne pratiquerai pas l’écriture web. On identifie tout aussi bien ce qui n’appartient pas à ce genre. Pourquoi alors aller plus loin dans l’investigation ? Peut-être pour tracer une carte, pour ne pas se perdre, pour ne pas faire marche arrière.

Barthes s’intéresse à la photographie qui est, elle aussi, une projection 3D vers 2D. Je me suis dit que sa réflexion pouvait s’appliquer directement non pas à l’écriture web mais aux livres/ebooks issus de cette écriture. Exemples. Mon thriller : La Quatrième Théorie. Autobiographie des objets de François Bon. Aux îles Kerguelen de Laurent Margantin. Chacun de ces textes est une sorte de photographie d’une expérience web, d’un happening numérique. Barthes nous dit une chose frappante à ce sujet :

Ce que la Photographie reproduit à l’infini n’a eu lieu qu’une fois : elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement.

Remplacez « Photographie » par « livre/ebook », vous aboutissez au même constat. Quelque chose s’est joué en ligne qui ne se répétera pas. L’écriture web est dynamique, elle se déploie dans le temps de la vie :

  1. Immédiateté de la publication.
  2. Interaction avec les lecteurs qui commentent éventuellement.
  3. Interaction de l’auteur avec tous les autres textes qu’il lit alors qu’eux-mêmes jaillissent (avant le web on lisait les textes publiés depuis longtemps). L’interaction se glisse entre chaque phrase plutôt qu’entre chaque livre ou lettre.
  4. Interaction semblable du lecteur entre les textes de l’auteur et d’une multitude d’autres qui eut aussi jaillissent dynamiquement, donc avec un lien plus ou moins évident avec le présent.
  5. Lecteurs qui atterrissent souvent sur des morceaux de l’œuvre, qui dans la majorité n’en découvrent que des fragments, et par le plus grand des hasards par la magie du search.
  6. Navigation non linéaire, donc elle aussi dynamique (catégories, tags, search…).
  7. Pour le lecteur, conscience que l’écrivain partage simultanément la même conscience. Synchronicité. Et bientôt cette conscience revient en boomerang à l’auteur, pour peu que le lecteur s’exprime en commentaire. Présentéisme.
  8. Pas de distance entre l’objet produit et l’objet lu. On écrit quasi exactement ce que lecteur lira/verra.
  9. Liens vivants qui bien plus que les notes se traversent.

L’écriture web tient du geste, elle se rapproche de l’action painting. L’auteur est sur la pelouse, les lecteurs le rejoignent ou restent dans les tribunes. On partage le même instant, la même émotion. Les uns envoient des tomates, les autres des fleurs, d’autres les plus innombrables ne font que passer, mais une clameur monte du stade. Nous sommes sur la scène. L’écriture web est un art de la représentation.

Le passage au livre/ebook détruit cette alchimie. Il en relève une trace. Il est une projection possible, sans réussir à redonner vie. Si l’écriture web était le cinéma, le livre/ebook issu de cette écriture serait une série de photographies extraites du film. Cette série ne donne qu’une idée lointaine du film. Elle n’est pas de même nature.

Pour tuer plus encore le dynamisme propre à l’écriture web, le livre/ebook est un objet fermé, souvent même devenu payant. Cette fermeture empêche l’interaction, la fécondation.

On parle de lecture collective, j’attends encore de voir quelque chose de convaincant émerger (en dehors des blogs bien sûr). Un livre/ebook est par nature mort, terminé. Des fans peuvent gloser sur un livre à succès, mais l’auteur est alors très loin, inaccessible, passé à autre chose, et l’œuvre elle-même n’évolue plus. Elle est entrée au musée.

On aboutit à un résultat inverse par rapport à celui que recherchaient traditionnellement la plupart des écrivains. À partir d’une écriture statique, produite dans la solitude, ils mettaient les mots en mouvement. Dans la tête du lecteur, les armées s’ébranlaient. Des mots à la lecture, quelque chose de plus apparaissait. Le livre impliquait une augmentation, un élargissement du possible, un dépassement de ce qui est dit stricto sensu.

Quand Barthes pense le numérique

En tant qu’auteur, quand on pense écriture web, tout un semble de préoccupations anciennes disparaissent à cause de la nature dynamique du média. On devient cinéaste par opposition au photographe qui serait le pendant de l’auteur de livres/ebooks. Ramener un film à quelques photos le laisse exsangue.

Il y a dans toute photographie : le retour à la mort.

Si tout livre/ebook issu d’un texte statique nous amène à la vie, tout livre/ebook issu d’une écriture web nous ramène vers la mort. Dans un cas, quelque chose s’ajoute ; dans l’autre, quelque chose est irrémédiablement arraché.

Encore faut-il que cette chose existe au préalable. Elle le peut, mais elle n’est pas là nécessairement. Je vois beaucoup de textes publiés en ligne qui pourraient l’être directement en livre/ebook sans y perdre, mais qui n’y gagneraient pas nécessairement puisqu’ils n’ont pas été pensés dans l’ancienne logique propre au livre/ebook.

Que le lecteur cesse d’interagir est la qualité « présentéiste » ou « cinématographique » en prend un coup. Reste l’interaction de l’auteur avec les autres auteurs. Mais elle aussi peut, par négligence, se tarir. Publier sur web ne suffit pas à faire de nous des auteurs web. Le numérique possède l’aptitude remarquable d’avaler la plupart des anciens médias. Sur le Net, on peut pratiquer chacun d’eux sans exploiter les « qualités » nouvelles qui émergent.

On dirait que, terrifié, le Photographe doit lutter énormément pour que la Photographie ne soit pas la mort.

Alors on ajoute des vidéos et de la musique aux ebooks. On tente de les augmenter pour réinjecter en eux ce qui a été perdu. Exactement comme le photographe qui « pour faire vivant » impose à ses modèles des mises en scène. À la lecture de Barthes, cette mode de l’augmentation me devient plus claire, et tout à fait veine.

Le nom du noème de la Photographie sera donc : « Ça-a-été » […] il a été là, et tout de suite séparé ; il a été absolument, irrécusablement présent, et cependant déjà différé.

Voilà ce que j’éprouve à la lecture de ces livres/ebooks engendrés à partir d’une écriture web. « Ça-a-été », je l’ai vécu, je ne le revivrai jamais ni moi ni personne.

Quoique. Pour ne pas cantonner l’écriture web au happening, « Si je n’y étais pas, j’ai tout raté. », j’imagine qu’il faudra créer des machines à remonter dans le temps numérique (il est partiellement réversible). Offrir la lecture d’un blog ponctué de pop-ups avec les articles, les livres, les statuts sociaux que l’auteur et les lecteurs ont probablement lus en même temps. Et alors rejouer, refaire vivre, animer ce qui ne peut plus être.

Comme le monde réel, le monde filmique est soutenu par la présomption « que l’expérience continuera constamment à s’écouler dans le même style constitutif » ; mais la Photographie, elle, rompt « le style constitutif » (c’est là son étonnement) ; elle est sans avenir (c’est là son pathétique, sa mélancolie) ; en elle, aucune protension, alors que le cinéma, lui, est protensif (qu’est-il donc, alors ? – Eh bien, il nous tout simplement « normal », comme la vie).

Cette différence entre Photographie et Cinéma se retrouve entre livre/ebook et web. Nous sommes face à deux arts différents, deux arts qui ne sont pas convertibles l’un en l’autre sans une perte ou sans une augmentation arbitraire à l’aide addons, autant de verrues sur un beau visage.

En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point, c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir : je frémis […] d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit déjà mort ou non, toute photographie est cette catastrophe.

Mon malaise m’apparaît alors évident. Dans les livres/ebooks, je découvre les cadavres d’objets littéraires que j’ai aimés, avec lesquels j’ai entretenu une passion charnelle et non simplement intellectuelle.

Barthes a été critiqué pour sa théorie. À vouloir rechercher une essence, on passe à côté de la réalité qui est complexe, multimodale, enchevêtrement de qualités. Il a néanmoins saisi l’une d’entre elles qui me paraît presque systématiquement active dans toute photographie, c’est-à-dire projection mécanique d’un objet de dimension n vers une dimension n-1.

Dans ce paysage schématique, reste à définir sa place en tant qu’auteur :

  1. Adopter la posture classique, produire un texte qui sera transformé en livre/ebook, avec le souci qu’à la lecture la vie s’éveille.
  2. Se positionner en tant qu’auteur web, non pas avec le souci ultérieur d’une réduction en livre/ebook, mais avec l’espoir d’accéder à une dimension n+1, une cinématique super-chargée, une superfluidité.
  3. Et il existe, peut-être, une troisième possibilité. Écrire en même temps le livre/ebook et le site, plutôt que déduire le premier du second par copier-coller. C’est ce que j’ai fait avec Le cinquième pouvoir en 2006, sans y penser. Créer deux œuvres parentes mais différentes, sans que l’une soit une projection réductive de l’autre.

Tout cela n’étant bien sûr possible que s’il existe un cocktail de qualités propre à l’écriture web, des qualités qui peut-être ont été opérantes et le sont moins, suite au développement exponentiel du web. Reste alors à les réactiver, les cultiver, les penser, les développer. Écrire sur le web, c’est monter sur la scène et improviser.