Thierry Crouzet

Quelle idée stupide de se déconnecter pour retrouver le réel

NetCulture 97/136

Le buzz au sujet de l’expérience de déconnexion de Miller me laisse perplexe, surtout ses conclusions, très rassurantes pour l’industrie du Net dont Miller tire ses subsides. Mais passons.

Miller, The Verge

Quand je me déconnecte en avril 2011, j’ai 47 ans. Quand Miller se déconnecte un an plus tard, il a 26 ans. Ces 21 années d’écarts expliquent nombre de nos divergences de point de vue. Miller est geek, je suis dino-geek. Même si je suis resté connecté bien plus longtemps que lui avant le burnout, j’ai connu une vie adulte pré-Net. Je sais ce que c’était avant.

Contrairement à Miller, il n’a jamais été question pour moi de quitter le Net pour retrouver la réalité, projet absurde comme finit par le constater Miller. Le burnout m’a imposé de prendre des vacances. J’ai voulu mettre à profit cette pause pour voir si le Net m’avait privé de certaines expériences qui seraient propres à la vie hors ligne et pour mieux comprendre ce que vivre en ligne signifiait. Donc point question de rejeter le Net mais bien le but d’intensifier l’existence à tout prix. Et je n’ai pas tardé à faire trois découvertes, à retrouver trois expériences dont le Net m’avait privé (et que j’avais oubliées).

  1. Le temps long. Un temps sans coupure, sans interruption. Un temps passé avec ma famille, mes amis. Un temps de plongée sans retenue dans les livres, dans la contemplation de la nature. Un temps de présence au monde.
  2. L’ennui. Sentiment que nous ne connaissons plus en ligne car nous avons toujours quelque chose à faire, à lire, à discuter, à photographier. Or l’ennui est souvent la porte de la créativité comme l’ont constaté beaucoup de psychologues. L’ennui devient jouissance au cœur du temps long.
  3. Le sentiment océanique. Cette impression que nous nous unissons au monde et nous sentons lui dans sa totalité. Impression de vivre plus qu’à l’ordinaire, avec une intensité stupéfiante, parfois poursuivie à l’aide de stupéfiants par ceux qui n’arrivent plus à connaître cet état spontanément.

Tout cela est bien loin de la réalité bassement matérielle. Au contraire, on est dans quelque chose de bien plus éthéré que tout ce que nous pouvons vivre sur ne Net, et c’est peut-être paradoxalement sa trop grande matérialité qui me gêne le plus aujourd’hui. Il est presque trop évident. Trop présent ce qui interdit notre pleine présence. Le Net est d’une certaine façon trop simple.

Des questions s’enchaînent alors.

Est-ce que je délire ? Les expériences dont je parle, notamment la plus extrême, sont peut-être les illusions d’un allumé. Mais, pour me rassurer, je pourrais invoquer les témoignages de philosophes, artistes, scientifiques… Je n’ai même pas besoin de citer les mystiques. Il paraît évident que ces moments extrêmes d’existence ont inspiré nos arts les plus sublimes, et que si soi-même on ne connaît pas ce sentiment au moins une fois dans sa vie, on passe à côté de quelque chose de central à la nature humaine.

Pour ma part, tout cela ne s’est manifesté puissamment qu’autour de mes 28 ans, un âge que Miller n’a pas encore atteint (mais qui a illuminé Rimbaud bien plus jeune). D’autres questions surgissent alors.

Pourquoi est-ce que je n’ai jamais éprouvé de sentiment océanique sur le Net ? Est-ce un bug chez moi ou est-ce que le Net interdit tout simplement d’approcher de cet état, notamment la vacuité nécessaire qui lui est préliminaire. C’est l’hypothèse que je formule dans J’ai débranché.

Miller ne laisse jamais entendre qu’il a connu les états extrêmes. Sa vie dans le monde déconnecté se joue donc sans la moindre lumière, sans la moindre quête d’un dépassement de soi. Miller ne connaît que la sortie de soi par le Net, pas la plongée vertigineuse en lui-même. C’est en tout cas ce que je déduis de la lecture de son article. Il n’a pas trouvé ce que j’ai retrouvé, mais pas étonnant puisque contrairement à moi il ne l’a sans doute pas connu avant. Il est passé de l’enfance au Net.

Aujourd’hui, je cherche à savoir si on peut concilier le meilleur des deux mondes. Le Net aspire, il m’éloigne irrémédiablement de la sérénité que j’avais retrouvée durant la déconnexion. Je ne vais pas me redéconnecter pour autant. Le Net est le dernier liant de notre société. Nous devons apprendre à vivre avec lui tout le spectre des expériences humaines.

Dernières questions. Quid des plus jeunes ? Comment leur donner une chance de s’initier aux expériences extrêmes, si le Net les en empêche ? S’il faut pour cela passer par des phases de déconnexion, nous en passerons par là, car je n’imagine pas une société survivre longtemps sans puiser aux sources du sentiment océanique. Elle deviendrait bien trop plate pour nous procurer le moindre bonheur.

Le bug, c’est nous. Le bug, c’est Miller. Le bug, c’est moi. Nous nous retrouvons tous les deux sur ce point. Accuser le Net est stupide. Nous devons nous reprendre en main.

PS : Millet dit avoir beaucoup écrit au début de la déconnexion. Moi aussi. C’est parce qu’on met du temps à perdre le rythme du Net. Écrire, lire, c’est une façon de remplacer le Net, sans le Net. Une fois dépassée cette phase, j’ai retrouvé le sentiment océanique. Miller lui a commencé à déprimer.