Thierry Crouzet

Les enfants du Net : danger?

NetCulture 95/135

On me demande toujours comment je gère la relation au Net de mes enfants. Je réponds qu’ils sont encore jeunes, Émile 6 ans (grande section de maternelle), Timothée 8 ans (CE2). Et que donc nous ne sommes pas encore entrés dans la phase critique. Mais je ne voudrais pas être confondu avec les intégristes de la déconnexion comme peut le laisser penser le reportage diffusé au JT de TF1.

La déconnexion sur TF1
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Voyez-bien le processus démagogique. On fait parler d’abord une mère intégriste. Tout ce qui sera entendu ensuite ne pourra qu’enfoncer cette ligne directrice. Vanessa Lalo qui, comme Yann Leroux, dénonce fermement la collusion entre addiction et Net, ne réussira pas à dire qu’on ne peut parler d’addiction que si le sevrage entraîne des signes cliniques. Hors, ce n’est pas le cas avec le Net, à moins que le Net ne soit le révélateur d’une autre addiction (sexe, jeux d’argent…).

La mère interrogée est catégorique : « Le Net c’est une perte de temps. » Mais une perte de temps par rapport à quoi ? Sans doute que cette mère suppose qu’il existe des choses plus importantes, des choses qu’on ne pourrait pas faire sur le Net ou dont le Net nous détournerait. Il en existe, mais rejeter le Net tout entier est une réaction extrémiste, voire dangereuse en un temps de grands bouleversements. C’est comme si on empêchait un chasseur-cueilleur d’utiliser son arc et son couteau.

Nous avons chez nous une approche plus pragmatique. Nous avons fixé trois règles générales.

  1. Pas d’écran les veilles des jours d’écoles.
  2. Pas d’écran avant midi.
  3. Jamais plus d’une heure de jeux vidéo par jour.

OK, nous n’avons pas la télé, même si techniquement tous nos écrans la captent. Nous avons simplement perdu cette habitude, et je n’ai pas l’impression que les enfants en souffrent. Au contraire, ils sont même beaucoup plus branchés que leurs amis. J’ai l’habitude de leur montrer les nouveaux films d’animation souvent bien avant qu’ils deviennent un sujet de conversation dans la cour de l’école. Pas de TV, ne veut pas dire pas de vidéo projecteur. On est au top de ce côté. C’est un écran comme un autre.

Et puis quand ils vont chez les grands-parents ou leurs amis, Émile et Timothée savent se jeter sur la télé, qu’ils délaissent assez vite. Après avoir été nourris depuis le berceau avec Miazaki, difficile pour eux de supporter les niaiseries télévisuelles classiques. Mais ne croyez pas qu’ils soient parfaits. Sans avoir la TV à la maison, ils peuvent vous parler de tout ce qui passe à la TV. Les échanges dans la cour d’école et quelques dosettes passagères suffisent à les maintenir up-to-date. Pas de crainte qu’ils soient déconnectés de la réalité, de CETTE réalité devrais-je dire, trop abondante et qui déborde de partout.

Se déconnecter est tout simplement impossible dans un monde hyperconnecté. C’est l’une des conclusions à laquelle j’étais arrivée dans J’ai débranché.

Nos règles ne nous m’empêchent pas de voir apparaître d’étranges comportements, que nous tolérons pour le moment. Au réveil, Timothée se jette sur l’iPad, un écran normalement interdit le matin, pour consulter les prévisions météo. Il ne sait plus s’habiller sans cette information. D’autres déviations sont déjà apparues chez lui. Il préfère lire ses BD sur iPad que sur papier. Donc le matin, il lit sur papier (faute de mieux). À partir de midi, il bascule sur iPad. Et il lit beaucoup. Il vient de dévorer les cinq tomes du Sommet des Dieux et, delà, nous avons passé des plombes à regarder des vidéos et lire des articles sur la conquête de l’Everest.

Ayako

J’approche du moment où il me faudra peut-être filtrer les navigateurs Web. Je croyais que je pourrais m’en abstenir, mais non. Il y a quelques jours Timothée a piqué dans la bibliothèque le premier tome d’Ayako. Soudain, il vient nous trouver en larmes, tremblant. Il est tombé sur une scène de viol. Il n’y était pas préparé (il regarde pas assez la TV). Donc rien à voir avec le Net. L’accès à l’information est en cause, qu’elle soit numérique ou non. Et alors pas d’autres choix que d’expliquer, de parler, de préparer. Et aussi de mettre les livres un peu durs dans les étagères du haut. Et donc aussi de filtrer le Net.

Nous n’avons guère plus d’expérience à ce stade. Sinon de noter l’énervement après une heure passée à jouer. Donc raison de plus de limiter, mais surtout pas d’interdire. Les jeux vidéo participent à l’esthétique contemporaine, ils sont pour notre siècle l’équivalent du cinéma pour celui d’avant (et ce n’est pas sans raison que le cinéma est moribond). Jouer, c’est pas une perte de temps, c’est devenir un citoyen de notre siècle. Surfer, c’est assouvir sa curiosité et l’entretenir. C’est lire le Sommet des Dieux, mais cette mère ignore sans doute jusqu’à l’existence de ce chef-d’œuvre, et vouloir savoir si Mallory et Irvine ont vraiment existé, si on a retrouvé ou non leurs corps, si oui ou non ils ont atteint les premiers le sommet de l’Everest.

Bientôt il sera temps pour moi d’initier mes fils à la programmation. De les armer pour survivre dans la jungle numérique. Je limite leur usage dans la mesure où ils ne sont pas maîtres de leurs impulsions. Et j’ai dû débrancher parce que moi-même je n’étais pas plus doué qu’eux. C’est un lent et long processus éducatif.

J’arrête ici ce billet. À l’étage en dessous, Émile pète les plombs parce que son Kapla ne fait que s’écrouler. Il n’y a pas que les jeux vidéo qui énervent les enfants (et les parents).

PS : J’ai dans l’idée d’écrire “Les enfants du Net” où je croiserai mon expérience avec celle d’autres parents.