Thierry Crouzet

La masturbation des néotechos

NetCulture 87/136

Nous avons cru qu’internet était un outil et qu’avec cet outil nous changerions le monde dans une direction plus heureuse, plus harmonieuse, plus respectueuse des uns et des autres. Nous avons au moins espéré qu’avec internet nous réussirions à inventer de nouvelles formes d’organisation adaptées à la nouvelle complexité du monde, une complexité qui, abandonnée aux mains des anciennes structures de pouvoir, nous promet un avenir carcéral, l’embrigadement idéologique et physique étant la seule manière de nous maintenir à un niveau de simplicité gérable.

Nous avons rêvé, oui, d’une complexité flamboyante et neuve, riche de nouveautés technologiques, esthétiques, sociales… Dans la temporalité réduite de nos vies, nous avons rêvé de bouleversements historiques. Nous continuons de rêver mais notre rêve s’apparente désormais à une utopie, à quelque chose que nous ne connaîtrons probablement pas.

Les structures de pouvoirs s’emparent du Net. Et les structures nées en son sein même, créées par des esprits qui ont partagé un temps notre rêve, amplifient les anciens clivages, démultiplient leur excès au-delà de ce qui était imaginable. Le numérique sous prétexte de nous donner à tous le même accès à l’information nous marginalise par rapport à une élite technofinancière qui engrange les bénéfices de la nouvelle économie. Tout est pensé pour nous transformer en pile énergétique de la matrice. Il suffit de plonger dans un réseau social pour subir la vague du mimétisme aveugle et débilitant.

Nous avons simplement commis une gigantesque erreur de raisonnement. Internet n’est pas un outil mais un territoire, une extension de l’ancien monde. Et quand ses portes se sont ouvertes, toutes les beautés et toutes les horreurs l’ont envahi comme une marée noire. Alors le monde a changé par un effet thermodynamique, une mécanique entropique dans laquelle nous n’avons rien maîtrisé. Nous n’avons fait que coloniser cette terra incognita avec notre médiocrité, aussi nos espoirs, comme jadis en Amérique, comme demain dans l’espace.

Le territoire ne change pas l’homme, l’homme ne peut se changer lui-même que, petit à petit, de génération en génération. La révolution n’est pas de l’ordre du vivant. Elle ne se mesure qu’à l’échelle des morts qui se succèdent. Le seul jardin qu’il nous reste à façonner, c’est nous-mêmes. Internet peut en être la glaise au même titre que tous les espaces plus anciens, qu’ils soient matériels ou non.

Pour ce jeu de construction intime, il nous reste les gadgets numériques. Et la question égoïste de savoir ce qu’ils nous apportent à nous, dans notre vie solitaire. Nous développons un rapport masturbatoire avec la technologie. Nous sommes passés en quelques années du grand soir à la petite soirée home cinéma 3D, du petit livre rouge à l’epub médiocre qui nous lave le cerveau, de la théorie néo-néo-tout-ce qui a existé à un individualisme renforcé.

Sans doute est-ce préférable à la philosophie. La voiture a plus changé le monde que le marxisme. Les technocréateurs sont nos démiurges. Ils jettent dans notre mare des cailloux qui engendrent des perturbations imprévisibles. Personne ne contrôle rien, tout le monde s’abandonne à l’entropie, une fois pour toutes.

La technologie est art. Elle est beauté. Elle est littérature. Elle réécrit l’histoire plus sûrement que n’importe quel professeur assermenté. Elle est depuis la nuit de l’homme la seule penseuse. Nous devons juste l’accepter. Nous prosterner et prier qu’il n’arrive rien d’irréparable.

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