Thierry Crouzet

Facebook/Twitter : le syndrome de la barre d’immeubles

NetCulture 84/136

Je viens de participer à une émission de la Radio Suisse Romande où j’ai eu l’impression de passer pour un réactionnaire face aux Facebook/Twitter enthousiastes. J’ai cru entendre parler le Crouzet d’il y a dix ans, le Crouzet du Peuple des connecteurs ou du Cinquième Pouvoir, mais qui aurait oublié un point clé de sa pensée : le net n’est révolutionnaire que dans la décentralisation.

Quand tout le monde habite dans les mêmes appartements minuscules, aux murs peints de la même couleur, avec le même équipement électroménager, avec la même vue… on ne peut rien espérer de bon quant à la vitalité intellectuelle des habitants, à leur potentiel bonheur, à leur degré de liberté, à leur aptitude au changement… ou même tout simplement à leur attrait quand on les croise par hasard dans un couloir.

« Mais je parle avec qui je veux sur Facebook ?

— Non, tu ne parles qu’avec tes propres clones. Qu’avec tous ceux qui acceptent de vivre dans ta prison. Tu ne te rends même plus compte que ton environnement façonne insidieusement ce que tu es.

— Mais je peux en sortir.

— Combien de temps passes-tu à explorer la campagne alentour, à parcourir les routes secondaires ou les chemins communaux, à t’asseoir sur les places de villages et à rêver ? La vérité c’est que tu es de moins en moins curieux. Tu préfères aller où tout le monde va parce que c’est confortable.

— Mais on peut faire la révolution avec les réseaux sociaux.

— Tu crois que le monde a beaucoup changé en dix ans ? Oui, en fait, tu as raison : les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres. Les réseaux sociaux n’y changent rien, peut-être même qu’ils nous confortent dans notre rôle d’esclaves lobotomisés.

— Mais dans le monde arabe ?

— Les démocraties tunisienne, libyenne ou égyptienne te font-elles envie ? On ne s’attaque pas en profondeur à la centralisation dictatoriale avec des services eux-mêmes centralisés. On peut un temps en avoir l’illusion pour vite déchanter (signe d’une grande immaturité politique). Un dictateur comme Ben Ali tombe, parce que ça ne pose pas de problème au centre de contrôle du réseau, situé dans un pays lointain (pays dans lequel il ne s’est encore jamais rien passé de socialement intéressant grâce au Net – voir l’échec du mouvement 99). En revanche, il devient impossible avec ce réseau, même à distance de son cœur, de créer autre chose que ce qu’il est vraiment : un système pyramidal. Une nouvelle dictature. Alors, oui, le Net nous aidera à changer le monde quand nous comprendrons que nous devons utiliser des services décentralisés, nous rencontrer dans des lieux décentrés, nous informer et nous divertir dans les lointaines campagnes périphériques que sont les blogs par exemple. En attendant, nous mimons sur le Net centralisé le pire de la TV

— Mais le lien social.

— Si échanger des photos de chat te fait du bien au moral, c’est que tu seras bientôt bon pour les antidépresseurs. On peut dire de quelqu’un qu’il est un ami quand il se manifeste au moment où tu as besoin de lui. Si tu es malade, si tu ne peux plus accéder à ta cellule sociale, tu verras combien de tes amis feront l’effort de venir te voir, ou ne serait-ce que te téléphoner. Rien n’existe hors de leur propre cage. Tu n’existes plus si tu ne t’éclates sur leurs murs pixélisés. Je l’ai expérimenté lors de mes six mois de déconnexion. Les amitiés sur les réseaux ne vivent que tant qu’elles sont activées. Elles n’ont pas l’étendue dans le temps de celles qui se signent par un pacte de chair… Et pourquoi pas une chair possiblement numérique, mais une telle chair se bâtit, comme une maison, comme une œuvre, loin de la route nationale. »

C’était un message de Thierry Crouzet Net Réactionnaire.