Thierry Crouzet

Bancs publics

Poussés par le mistral, les nuages dégoulinent des sommets noirs du haut Languedoc vers les vignes de la plaine biterroise. Pour les observer, je me gare dans un village agrippé à une proéminence sans ampleur. Maisons aux murs cimentés, quelques volets bleus, le plus souvent gris comme la pierre des murets de soutènement qui montent, descendent, s’entrecroisent en un enchevêtrement moyenâgeux, réjoui par des alignements d’acacias dont les feuilles vives se piquent de rouille.

D’une maison coquette sise près de l’église s’élève une messe de Bach. Un chœur de femmes répond aux risées qui secouent les feuillages. Des corbeaux croassent entre les ogives du clocher. Une femme vient jeter ses papiers et emballages dans les poubelles de recyclage. Elles ont envahi nos villages de leur plastique jaune, bleu ou vert, symbole sans cesse changeant de tel ou tel détritus. La poubelle comme signe de progrès. La merde concentrée, cantonnée, près d’une jardinière fleurie de géraniums.

Un peu plus haut, je découvre un banc vert et cabossé. Un vestige des jardins publics de mon enfance. Deux jambages soutiennent une tôle pliée en vague et perforée de trous où les gens enchâssaient parfois des pièces d’un centime. La mode urbaine passe comme ce lieu du banc, tourné vers un mur lépreux à la croisée de deux chemins au macadam vacillant sous un entrelacs de fils électriques.

Le banc n’a pas été posé là pour rien, mais je n’en devine pas la raison. La conséquence d’un surplus municipal, d’un budget à liquider ou l’entregent d’un habitant qui souhaita égayer son voisinage. Ce banc ne capte aucune force tellurique. Il est sans puissance, sans nécessité, absurde, et c’est pour cette raison qu’il n’a pas encore été déboulonné. En lui, aucun enjeu. Peut-être que d’une manière générale ne survivent que les choses qui ne provoquent guère de passion. Ce que les gens aiment vraiment finit détruit ou dans un musée, ce qui revient au même.

J’ai déniché le repaire des corbeaux. Un donjon carré de pierres jaunes, dressé au milieu des broussailles. Je l’avais aperçu de loin en arrivant. Il m’a attiré vers ce village sans charme particulier jusqu’à ce qu’au débouché d’un escalier je découvre la plaine labourée avec en point de mire une haie de platanes.

Tous les villages tortueux, cabossés comme le banc vert de mon enfance, savent ouvrir des perspectives charmantes. Deux pans de murs cadrent le monde et l’enchantent. « Ce que je vous dis et ce que je ne vous dis pas. » L’écrivain aussi cadre, et c’est tout son art.

Une odeur de lessive, une conversation imprécise, des couverts entrechoqués. Des sensations douces, des signes de vie non ostentatoires, d’une forme de paix imperturbable. Les herbes vivaces en profitent pour se hisser dans les fissures des parapets. L’homme n’a pas gagné la bataille, même si un avion grogne au-dessus des toits.

Nouvelle salve d’odeur de lessive. Et je repense à la cuisine de ma grand-mère, dans un village semblable de l’Hérault. Éclaboussure de lumière, table en Formica blanc, murs badigeonnés de bleu. Tout est là jusqu’à la cloche qui sonne onze heures. Je me sens éternel parce que les souvenirs abolissent le temps. Proust a traqué cette sensation par les mots, un procédé trop intellectuel pour saisir quelque chose présent sur tous les chemins du monde.

Je reprends la route. M’arrête à Bize-Minervois, descends au bord de la rivière attiré par l’avenue de platanes et je tombe sur l’autre banc de mon enfance. Même forme galbée, cette fois tout de béton rainuré. Je pense à un éléphant. Il en a la solidité pâteuse, l’œil las, la carnation craquelée.

Premier banc

Vue depuis le village

Vue sur les Pyrénées

Second banc