Thierry Crouzet

Amis commonistes

NetCulture 77/136

Nous avons besoin de mots pour nous rassembler, nous opposer, et tout au moins pour clarifier nos idées par leur simple discussion. Le couple « commonisme/commoniste » utilisé par certains comme un mauvais calambour sur communisme/communiste pour ringardiser les défenseurs des biens communs peut être retourné, devenir force de proposition. Je m’y hasarde.

Le commoniste se préoccupe de la gestion harmonieuse des biens communs (souvent appelé les communs ou commons en anglais).

Les biens communs se divisent en deux grandes catégories :

  1. Les ressources limitées dont l’appropriation s’apparente à une spoliation à travers l’espace et le temps. Exemple : quand je brûle du pétrole, j’en prive les générations futures tout en leur imposant une pollution.

  2. Les ressources quasi illimitées dont l’abondance vide l’appropriation de toute signification. Exemple : me déclarer propriétaire de l’air contenu dans une bouteille n’a aucun sens car tout le monde peut m’imiter.

Remarque : une ressource limitée peut devenir illimitée et inversement. Nous pourrions réussir à synthétiser le pétrole tout en capturant les émissions polluantes. À cause de la pollution, nous pourrions devoir porter des masques filtrants onéreux ce qui reviendrait à raréfier l’air pur.

Un commoniste réunit en une seule personne un écologiste (gestion des ressources limitées) et un libriste (gestion des ressources illimitées).

Commonisme

Le commonisme est une éthique du partage. Ce qui est limité doit être économisé et partagé entre tous (commonisé), c’est un bien commun. Ce qui est illimité doit être multiplié et partagé entre tous, c’est un bien commun.

Le mot « commonisme » a été proposé par Nick Dyer-Witheford en 2007 pour désigner une société qui produirait des biens communs à partager par opposition à la société capitaliste qui produit des biens privés à vendre. « Dans une société commoniste, les gens coopéreraient volontairement et sur un pied d’égalité pour le bénéfice de tous », résume Christian Siefkes. Cette approche du commonisme apparaît par trop marxiste. En effet, si le commonisme veut encadrer le champ du capitalisme par les frontières du limité et de l’illimité, il ne l’entrave pas en leur sein. Ce qui n’est pas de l’ordre du commun ne le concerne pas.

Le commoniste n’est pas communiste. Par exemple, il n’a rien contre la propriété privée ou l’enrichissement. Il n’est pas pour la collectivisation des outils de production (pouvant être montés et démontés, ils ne sont ni rares ni illimités).

Le commoniste ne défend pas plus cette idée absurde que tout devrait être créé et géré collectivement, à la façon de Wikipédia. Ce n’est pas un adepte intégriste de la Wikinomics. Le commoniste n’introduit le collectif que là où les communs sont en jeu. Il refuse les décisions unilatérales quand le devenir de tous est en question.

Pour que les ressources illimitées puissent être partagées, le commoniste veut légaliser la multiplication des pains. « Je copie cette œuvre pour la donner à mes amis. » Il n’est pas question d’entraver ou de condamner les échanges marchands de la même œuvre, ni de déposséder le ou les créateurs de leur droit moral sur l’œuvre. Dans la pratique, la libération du partage ne semble pas impacter les recettes commerciales, mais elle permet à tous d’accéder à ce qui est illimité (c’est un droit d’existence dont personne ne devrait être privé).

Là où le communisme était centralisé, le commonisme est décentralisé. C’est la seule méthode envisageable pour gérer les communs (et la complexité afférente). Nick Dyer-Witheford insiste sur cette différence.

Selon cette première esquisse, je me sens plutôt commoniste. Mais je sais déjà que si beaucoup de gens revendiquaient cette étiquette, je la fuirai. En devenant système, elle deviendrait autoritaire et se centraliserait.