Thierry Crouzet

Le jour s’est levé sur une connerie de plus

Politique 2.0 38/88

Je rentre de vacances dans les Pyrénées, avec le pouce droit out, l’épaule droite out, une côte gauche out, et je me reconnecte, pour voir buzzer un manifeste de Xavier Alberti.

Trop de mes amis le linke pour que je ne le lise pas. Et pour aussitôt me demander pourquoi ils sont mes amis. Je manque de souplesse palmaire pour me lancer dans une longue diatribe, mais je n’enrage pas moins.

On veut nous faire croire à un discours novateur et immédiatement frappe le conservatisme le plus affligeant :

Voilà le rôle inaliénable d’un leader, qu’il soit président, roi, prince ou premier ministre, proposer une vision et une ambition afin de la faire partager et ainsi redonner une perspective à chacun et donc à tous. Gloire à celui qui aura la force et la clairvoyance de poser ces questions autour desquelles se bâtissent les projets qui dépassent les hommes pour mieux les rassembler.

« Et pourquoi pas moi », aurait pu ajouter Alberti. Croyez-vous encore que si on remplace un Sarko par un Hollande puis un Hollande par une Le Pen ça changera quelque chose ? Le problème, c’est pas eux, c’est nous.

L’homme ou la femme providentiel, pas plus que la mesurette miracle, n’existent pas. Ses conditions de possibilités ont été abolies avec l’explosion de la complexité (cf Le peuple des connecteurs, 2006). Le monde est devenu ingouvernable par le haut alors arrêtez de nous pointer du doigt le grand jour où un nouveau leader nous éclairera.

Quand vous scandez :

Quand l’exécutif s’effondre, que la droite se dilue, que la gauche se fissure et que le système partisan ne vaut plus que par la politique des slogans, vient cet instant rare et précieux où les peuples ont la capacité de reprendre leur destin en mains.

Vous nous mentez. Primo en postulant une loi dont vous n’étayez pas les fondements, nous laissant croire à une sorte de déterminisme historique. Deuxio en sous-entendant qu’un soulèvement ou qu’un renversement miraculeux pourrait résoudre nos maux.

À la suite de Spinoza, je crois qu’un peuple ne se révolte spontanément que quand il ne reste à la plupart de ses hommes et de ses femmes que le désir de survivre. Nous n’en sommes pas là, et de très loin. La vérité est plus cruelle. Et Alberti le sent bien :

Or, la crise que traverse la France aujourd’hui est avant tout celle d’un peuple enfermé et qui peine à s’emparer de nouveau, librement, de son destin.

Les Français, et pas qu’eux malheureusement, écoutent trop les médias, cette boucle de feedback qui amplifie sans fin la connerie, médias qui ne vivent et ne dominent que par la centralisation qu’ils ne remettront jamais en question (surtout les médias sociaux). Toute alternative est impensable sous leur lumière. Ils n’ont d’intérêt que dans la poursuite du même, l’état de crise étant leur meilleur gagne-pain.

Je viens de passer une semaine coupé de tout et je vous garantis que tout va très bien, surtout quand la tempête vous bloque dans un refuge de haute montagne en compagnie d’autres déconnectés. Les problèmes ne ressurgissent qu’une fois de retour dans la plaine, que devant mon écran et les larmoiements concomitants.

Vous criez que rien ne va et vous n’êtes capables que d’appeler un nouveau scrutin. Vous parlez de l’action et vous n’envisagez pas la politique autrement que par le vote d’une nouvelle volée d’incompétents. Vous voyez un problème typiquement français alors qu’il est planétaire, qu’il se manifeste dans la finance, l’écologie, la barbarie persistante.

Nous sommes bien en crise, une crise qui dépasse nos maires, nos députés, nos présidents et autres roitelets de pacotille. Action, oui, alors construisons une autre alternative politique, plus transversale, plus responsable, plus libre, vous avez raison, mais point de liberté quand un andouille tiré au sort par le suffrage universel décide pour vous.

La véritable révolution ne peut qu’être silencieuse, lente, invisible, parce qu’elle se joue en dehors du vieux jeu délétère. Elle est à l’œuvre partout. Quand on la regarde, on retrouve l’espoir. Quand on vous écoute, on doute à nouveau. On se dit « Merde, ils sont encore nombreux à ne pas avoir compris. » Tout ce que vous proposez ne changera rien. Vous ne vivez plus dans le monde dans lequel vous êtes nés, dans lequel nos lois ont été pensées, nos institutions fondées. Nous avons tous émigré sur une autre planète.

Lac de l'Oule