Thierry Crouzet

Quand il y avait encore des livres papier

Édition 78/176

À cette époque, on croyait que les livres et les ebooks se partageraient le marché. Lorsque la progression des ebooks s’était stabilisée un temps à 30 % aux USA, certains avaient même pensé que les choses en resteraient à ce stade et qu’aucune révolution profonde ne bouleverserait le monde de l’édition et de la librairie. C’était sans compter la voracité des géants du Net.

Ils s’étaient juré de siphonner tous les business à leur portée. De n’en laisser aucune miette aux anciens opérateurs. Après la première génération de liseuses, ils ont développé dans le plus grand secret les technologies du futur. La sortie du BookLike d’Amazon fut décisive. Format à géométrie variable, du poche à la BD modèle Tintin. Couleurs éclatantes. Video ready. Couche tactile réactive. Poids plume et prix non moins allégé. Le marché se réveilla brusquement et franchit allègrement la barre des 50 %.

Google, Apple, Microsoft, Samsung… proposèrent des technologies concurrentes plus ergonomiques, si bien que l’idée même de papier apparut à tout le monde obsolète. Les fabricants d’imprimantes en firent les premiers les frais. Bientôt acheter des livres devint aussi étrange que d’acheter de la musique sur support matériel. La numérisation du monde ne devait avoir de cesse, non par un goût naturel du public, mais parce que dans ce secteur se faisaient les fortunes du XXIe siècle. La bataille impliquait de sacrifier les anciens ayants droit.

Amazon joua habilement. Devant la vindicte des gouvernements protectionnistes de leurs anciennes industries, Jeff Bezos décida tout simplement de cesser de commercialiser les livres papier. Le manque à gagner chez les éditeurs suffit à les faire passer sous le seuil de rentabilité. Les plus modestes se rallièrent au tout numérique sans sourciller, les plus imposants crièrent au sacrifice de la culture. Ils rejoignirent dans les rues les manifestations des libraires licenciés, des écrivains réactionnaires et des politiciens conservateurs.

Les jeunes créateurs leur répondirent que non seulement les textes du passé étaient toujours disponibles, mais que des œuvres nouvelles se déployaient désormais dans des directions stupéfiantes. Selon leur manifeste, la culture n’avait jamais été aussi vivante que depuis qu’elle s’était libérée de la matière, de la lourde infrastructure industrielle nécessaire à sa propagation, de la mainmise castratrice et élitiste de quelques apparatchiks, souvent davantage marchands d’armes qu’amoureux des belles lettres.

Quand les gros éditeurs constatèrent qu’ils ne sauveraient pas leur réseau de distribution, jadis leur principale source de revenus, ils changèrent de camps, abandonnant à elles-mêmes les dernières libraires, condamnées à déposer le bilan ou à se spécialiser dans l’occasion et les livres rares.

Les relieurs à l’ancienne se félicitèrent de cette crise. Un public huppé leur commanda les versions faites main des succès électroniques désormais plus imprimés. Un nouveau marché de niche se développa autour du beau livre d’art. Et qui paradoxalement engendra un élan de créativité plastique. Le livre objet comme rappel de la matérialité du corps. Même les artistes les plus engagés dans le numérique s’y adonnèrent, produisant des œuvres à petit tirage hors de prix, qui ne réussirent pas à détourner les collectionneurs, bien au contraire.

Le livre objet n’était pas tant un symbole de résistance qu’un champ enfin commercialement justifié. Il travaillait le besoin de chacun pour le charnel, pour les odeurs et le bruissement des pages. Et son immédiate rentabilité donna une bouffée d’oxygène aux auteurs qui depuis des décennies vivaient sous le seuil de la pauvreté. Les moins populaires sur le marché grand public devinrent les must have sur le marché de l’objet. Leur folie expérimentale se traduisant en formes extraordinaires.

À la fin de la culture annoncée succéda un âge d’or qui s’accompagna de questions épineuses aux urbanistes. Comment réhabiliter les nouvelles friches industrielles que devinrent les imprimeries, les bibliothèques et les librairies ? On y exposa les livres objets, nouvelles vedettes de l’art, mais on finit surtout par y organiser des rencontres entre les auteurs et leurs lecteurs. De grands forums vivants. Des fêtes pour les mots. Des concerts littéraires. Une nouvelle scène se développa, souvent transmédia et transgenre. Et le public commença à fréquenter ces lieux avec assiduité. Plus le numérique gagnait du terrain, plus la nécessité de la proximité des corps s’intensifia. La fin du livre coïncida avec le renouveau du dialogue. Le lecteur et l’auteur se retrouvant dans la même réalité, à égalité.

Tout cela nous paraît désormais presque incompréhensible. Pour comprendre ce qui s’est joué alors vous devez vous projeter vers le futur. Posez vos lentilles holographiques, qui ne sont après tout que des liseuses modernes, et imaginez que les mots se matérialisent directement dans votre cortex. Ils n’ont plus de forme, plus qu’un sens et qu’une musique, et ils défilent à une vitesse vertigineuse. Jusqu’à l’art de raconter des histoires en serait chamboulé. Bienvenue dans le MentalBook d’Amazon.

Reading on a bench par Ed Yourdon.
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