Thierry Crouzet

Le Net reflète les maux du monde

NetCulture 56/135

J’ai quitté hier les Alpes lumineuses pour la vallée, vitesse réduite, pic de pollution, j’ai plus tard contourné une Grenoble nauséeuse et malade, tout en écoutant à la radio les nouvelles d’un monde en train de devenir fou.

Depuis des années, je me plains d’un internet qui se centralise et des internautes qui n’y trouvent rien à redire. En parallèle, les gouvernements épris du désir de contrôle et de puissance suivent une trajectoire semblable. C’est une tendance lourde de notre temps. Nous allons vers plus de liberté et c’est inacceptable pour quelques-uns. Les acteurs de la dernière Grande Guerre finissent de s’éteindre et avec eux le souvenir réel de l’horreur. Alors tout pourrait recommencer.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les signes. De plus en plus de milliardaires dans le monde et de plus en plus de pauvres. Un écartèlement qui ne choque pas les premiers et qui donne des idées à des Poutine de rivaliser avec eux.

Nous vivons une transition. Face à la complexité grandissante de nos sociétés, deux stratégies se présentent.

  1. Embrasser le changement, basculer vers une autre civilisation, plus intelligente, plus coopérative, plus consciente.

  2. Refuser la métamorphose. Revenir à un état plus simple et plus contrôlable, c’est-à-dire soumettre les hommes, les réduire en soldats obéissants, et qui dit soldat implique inévitablement guerres.

Ces deux tendances se tiraillent. J’entends les partisans du scénario 2. Ils se présentent à nos élections. Ils tiennent d’immenses pays. Les partisans du scénario 1 sont innombrables mais invisibles, ni aux commandes ni milliardaires. Ils ont renoncé au vieux monde qui risque de les dévorer tout cru.

Internet est encore décentralisé dans sa structure, c’est les internautes qui le centralisent par leurs usages. Un internet décentralisé pourrait être l’arme pour empêcher le pire. Pour informer les peuples de la folie de leurs chefs, révéler les manipulations, montrer les mensonges. Mais à condition seulement que les hommes et les femmes ne se massent pas mécaniquement devant les mêmes écrans. La situation ne se présente pas bien.

N’accusons pas trop vite un Poutine. L’Europe est elle-même responsable d’avoir fait miroiter un rêve. De se vouloir grande puissance dans la cour des puissants. Le scénario 2 est à l’œuvre depuis longtemps, il n’a jamais cessé, il nous conduit inexorablement au désastre. Une Europe forte ne peut que rencontrer une Russie, une Chine, une Amérique fortes, et quand les forts jouent de leurs muscles, on sait comment ça se termine.

Le modèle centralisateur, le modèle de la puissance, est accidentogène. Quand il craque, c’est de toutes parts alors qu’une société décentralisée s’autorépare et absorbe les secousses.

Que pouvons-nous faire pour stopper la réaction en chaîne ? Comment alerter non pas les peuples mais chaque individu, peu importe son peuple. Comment réveiller les consciences ? Même en France, nous n’y parvenons pas. Ne prétendez pas que vous êtes conscients, qu’il existe telle ou telle communauté d’éveillés. Quand le carnage commencera, vous devrez rejoindre la résistance et il sera trop tard.

La crise survient aujourd’hui où internet ne fait plus peur à personne. Aujourd’hui où il suffit de censurer une poignée de sites pour éteindre le réseau. Ce n’est pas un hasard. Les coqs pensent pouvoir la jouer à l’ancienne, intox et désinformation. Inutile de nous plaindre. Nous les avons créés ces coqs en votant pour eux et en leur donnant une importance grisante. Mieux, nous avons créé des miroirs à leur échelle, des médias people ou des apps que plus personne n’évite. Désormais, les coqs sont ivres de nos louanges et plus rien ne les dessoulera sinon la mort. Voilà où mène la centralisation, cette sorte de déification de l’État, de l’entreprise, de l’homme.

J’ai cette impression que bientôt on se dira « On le savait et on n’a rien fait. » Mais que faire ? Tenter encore de connecter les isolés. De leur dire de ne pas abattre un chef pour en mettre aussitôt un autre à sa place. Je crois malheureusement que nous ne sommes pas plus prêts à transiter que les Grecs de l’époque d’Ératosthène.

« Crouzet est fou. Débile. Il ne comprend rien à la politique. » Si vous saviez combien j’aimerais que vous ayez raison. Parce que ma vie actuelle est plutôt agréable. La transition me fiche la frousse mais moins que le conservatisme, soit ce que nous avons déjà connu, autrement dit, le pire.

Mont-Blanc vu du sommet de Tovière, à Tignes

Mont-Blanc vu du sommet de Tovière, à Tignes