Thierry Crouzet

Partages marchands : un business plan n’est pas une théorie

NetCulture 52/135

Laurent Fournier est un virulent critique du commonisme. Ses critiques m’ont souvent poussé ces derniers mois à écrire de nouveaux articles pour lui répondre directement ou indirectement. J’espère qu’il continuera à jouer son rôle stimulant, mais qu’il le fera sans rancœur, sans croire que nous nous sommes ligués pour étouffer sa Merchant Sharing Theory.

Car c’est au nom de cette théorie qu’il critique le commonisme. Il estime avoir trouvé mieux, et nous serions dans l’erreur à rêver d’une société où le don jouerait un rôle bien plus important qu’aujourd’hui. C’est au nom de sa foi que Laurent tape comme un damné sur l’idée de légalisation des échanges non-marchands alors que sa proposition peut très bien coexister avec de nombreux modèles, le don comme le capitalisme le plus extrême.

Je n’ai peut-être rien compris à la proposition de Laurent. Pour moi, ce n’est pas une théorie, mais un business plan. Laurent nous propose un modèle original pour financer la création. Pour résumer, le créateur décide combien il veut gagner. Les premiers acheteurs paient un prix assez élevé pour le bien et le prix baisse peu à peu jusqu’à tendre vers zéro au moment où la somme visée est atteinte et où le bien passe automatiquement dans le domaine public. J’ai oublié de dire que les premiers acheteurs sont peu à peu remboursés de leur investissement initial. C’est un système d’enchère inversé.

Quand le nombre d'acheteurs augmente le revenu plafonne et le prix devient nul.

Quand le nombre d’acheteurs augmente le revenu plafonne et le prix devient nul.

Je pense qu’il serait intéressant de créer une plateforme reposant sur ce mécanisme et de voir si elle a du succès. Cela nous dirait si les créateurs et les acheteurs ont envie de jouer ce jeu. Je suis prêt à fournir un texte en exclusivité pour expérimenter le jour où une plateforme sera opérationnelle.

Maintenant, Laurent, tu ne peux pas sans cesse te plaindre de notre désintérêt pour ton projet. Il te faut monter une équipe et le développer. J’ai écrit J’ai eu l’idée et je sais qu’une idée ne vaut pas grand-chose. Il ne sert rien de répéter que ton système est la panacée, et peut régler les maux du monde numérique, et que toutes les autres approches sont dangereuses pour notre civilisation. Met ton idée en œuvre, prouve son efficacité par la pratique. En attendant, autorise-nous à mettre en œuvres des solutions comme le don, qui nécessitent moins de technologie, ou des technologies déjà opérationnelles comme le crowdsourcing.

En tant que créateur, ta proposition ne me séduit pas totalement.

  1. Le créateur doit indiquer combien il veut gagner. Je ne fonctionne pas comme ça. J’ai quitté le salariat parce que je suis attaché au risque. À la possibilité de jouer, de perdre et de gagner. Je fais un métier scalable. Où le même effort peut rapporter 0, 10, 100, 1 million et potentiellement plus. Ce potentiel est fondamental. Je n’ai rien contre la richesse. Elle ne m’obsède pas, mais je saurais l’accueillir. Dire combien je veux gagner avec une œuvre n’a tout simplement aucun sens pour moi. Ton modèle implique une façon très communiste de voir le monde : plafonner les potentiels, niveler par le haut.

  2. Je peux à la rigueur dire combien au minimum il me faut gagner pour vivre et continuer à créer. C’est pour ça que je défends le revenu de base. Il ne limite pas vers le haut les revenus, mais vers le bas. Il s’attaque à la pauvreté.

  3. Ton système demande aux premiers consommateurs de soutenir une œuvre nouvelle au moment de sa commercialisation. Il convient surtout aux créateurs connus. Il ne résout pas le financement de la création elle-même. Voilà pourquoi je préfère encore le crowdfunding. Les gens s’allient autour d’un projet, d’un rêve. Ils créent des liens forts entre eux.

  4. C’est un modèle consumériste, même s’il a en ligne de mire le domaine public, mais ce domaine public n’est accessible que selon le déplaisant point 1.

  5. Je préfère donc que l’auteur choisisse lui-même de libérer son œuvre et s’autorise à gagner beaucoup d’argent avec, ou d’en faire gagner beaucoup à une cause comme avec Le geste qui sauve.

  6. Selon ton modèle, une œuvre qui ne trouve pas ses premiers acheteurs n’a aucune chance de gagner le domaine public (et les devises se font rares dans un système financier cannibalisé par l’oligarchie). En tant que créateur, je préfère être lu et ne rien gagner.

  7. Ton modèle n’est pas démocratique puisque le pauvre ne peut accéder à l’œuvre que quand elle arrive dans le domaine public, ce qui ne sera jamais le cas pour la plupart des œuvres. Le pauvre doit attendre le bon vouloir des riches, ce n’est pas ma conception du monde.

  8. Le commonisme a pour ambition la gestion harmonieuse des ressources rares et abondantes, c’est une philosophie, pas une plateforme d’échange sur Internet.

J’imagine que tu as des réponses à la plupart de mes arguments, mais je crois que tu te méprises, pour commencer, sur la psychologie du créateur. Je peux donner mes œuvres sans renoncer à faire fortune avec elles. C’est mon opposition la plus franche à ta proposition.