Thierry Crouzet

Des données vivantes pour un Web vivant

NetCulture 41/135

En 2009, quand il nous est apparu évident qu’il fallait un après-web, quand nous avons annoncé l’avènement du flux, c’était encore une intuition, ou même une prédication. Le flux allait arriver, presque par magie.

La vérité est moins reluisante. Pour que le flux se déploie, nous devons ajouter une nouvelle couche à internet, nous devons rendre vivantes les informations. Voici quelques caractéristiques de la vie non végétative appliquées aux informations.

  • Mobilité (non-localité, pas d’attachement à un serveur, à une adresse, à une infrastructure particulière).
  • Autoreproduction (duplication de l’information pour que la destruction/censure d’une instance soit sans conséquence).
  • Nutrition (capacité de trouver des processeurs/mémoires pour se stocker et faire tourner son code… vu alors comme un métabolisme capable de réagir aux stimuli).
  • Autoconservation (échapper aux prédateurs, notamment en recourant à l’autoreproduction, ou en changeant sa signature).
  • Communication (entre les différences instances, mais aussi avec des instances étrangères).

Les virus informatiques ont résolu chacun de ces problèmes, sauf peut-être le dernier. Rien techniquement ne nous empêche d’avancer, sinon la nécessité de travailler.

Serveur Life

Il doit devenir le pendant du serveur Web. Les informations vivantes doivent pouvoir le coloniser et y vivre en utilisant sa mémoire, sa puissance de calcul, sa bande passante. Quand il risque d’être surpeuplé, il doit mettre en œuvre un processus de sélection naturelle. Il doit offrir un langage de programmation universel, l’équivalent de l’ADN (on peut utiliser un langage existant).

Protocole Life

Il doit devenir le pendant du HTTP. Il sera de type P2P/multicast. À travers lui les serveurs Life et les informations vivantes se parleront. Il faudra définir tout un système de clés. Par exemple, le créateur d’une information disposera d’une clé privée d’édition. Certaines informations disposeront d’accès limité avec des clés semi-publiques. Il existera des clés commentaires, pour tous ceux qui voudront compléter l’information même s’ils n’en sont pas le créateur premier. Et, surtout, le protocole devra entretenir le champ dynamique indispensable aux recherches décentralisées.

Langage Life

Il doit devenir l’équivalent du HTML/XML/JAVA, permettre de créer des informations vivantes que les navigateurs pourront interpréter.

Pourquoi faudrait-il se lancer dans un tel développement ?

  1. Le Web n’était décentralisé qu’en première approximation. Son enracinement serveur avec les URL implique le monopole d’un Google. Il faut un géant pour offrir le search qui n’était pas inclus dans l’architecture initiale. Qui dit géant, dit toute-puissance, autoritarisme… politiquement inacceptable.

  2. Chaque ordinateur connecté au Net devient un serveur Life. C’est à cette seule condition qu’on pourra envisager une neutralité du Net.

  3. Rien n’empêchera des opérateurs de créer des services Life de grande envergure, de créer de grandes fermes, mais nous serons dans une configuration beaucoup plus fluide, puisqu’un opérateur central ne sera plus le grand ordonnateur du trafic.

Ce qui me paraît vital, c’est donner une autonomie aux informations, les libérer des silos, ne pas nous placer dans une société informationnelle moins permissive que celle offerte par le livre, ce qui est le cas avec le Web d’aujourd’hui. Sous le couvert d’une plus grande liberté de parole, le contrôle est plus fort que jamais.

Silos de Trigueros par Jesus Belzunce.

Silos de Trigueros par Jesus Belzunce.