Thierry Crouzet

Revenu de base implique décroissance

Revenu de base 15/46

J’ai reçu un très beau témoignage. Isabelle, pas mon Isa, nous explique comment en acceptant de gagner moins, elle est plus heureuse tout en consommant moins. Avant d’évoquer ses mots, je voudrais revenir sur les incompréhensions soulevées par l’article qui les a suscités.

Un rentier qui fait la morale à ceux qui ne sont pas né riches ou n’ont pas reçu d’héritage ! Faut oser !

J’ai reçu cette critique parmi d’autres. Qu’est-ce qui a soulevé la colère de certains au contraire de l’adhésion d’Isabelle ? J’ai déclaré :

Isa et moi avons choisi de diviser par dix nos revenus, de nous contenter de ce que nous avions, qui je l’avoue est déjà beaucoup… Et nous avons réussi cette décroissance parce que nous nous sommes créé un RdB (revenu de base), grâce à des appartements que nous louons.

Oui, nous avons gagné de l’argent. Nous sommes nés au bon moment, avons fait les bonnes études, choisis les bons domaines, j’ai écrit de guides de vulgarisation sur le Net quand il le fallait. Nous avons eu de la chance. Est-ce odieux ? Est-ce que nous devons nous flageller parce que nous avons gagné plus que la moyenne de nos semblables ? Parce que nous n’avons jamais souffert de la moindre folie des grandeurs et n’avons jamais souscrit de crédit ?

Attention, nous avons très bien gagné notre vie, mais nous n’avons pas fait fortune, juste assez pour payer l’impôt du même nom. Nous n’avons pas engrangé des dizaines de millions d’euros, ni même une poignée. Nous avons juste décidé d’arrêter cette course quand nous avons estimé que nous pourrions vivre avec ce que nous avions, et avec l’apport indispensable des revenus générés par ce que nous aimions faire.

Nous ne sommes pas rentiers. Si Isabelle ne traduit pas deux ou trois livres chaque année, si je ne vends pas quelques livres et ne donne pas des conférences, nous nous contenterions de survivre, et serions sans doute incapables de remplacer nos équipements technologiques lorsqu’ils nous lâchent. Notre capital nous offre un RdB.

Nos revenus = RdB + revenu du travail choisi

Alors ce qui est peut-être odieux c’est de louer des appartements, avec des loyers très modérés, construits avec des matériaux bio et des volumes superbes ? Est-ce préférable d’investir en bourse avec l’assurance de retours sur investissement supérieurs sur le long terme ? Je croyais qu’il y avait en France une crise du logement. Voudriez-vous que nous nous immolions avec nos économies ?

Nous avons fait un autre choix, celui d’arrêter de croître financièrement, et de fait de décroître parce que peu à peu nous grignotons les réserves. Nous avons cessé d’avoir peur des lendemains. Nous ne sommes ni des cigales ni des fourmis. Mais que font tous ceux qui sont dans notre situation ? J’ose affirmer qu’ils sont très nombreux en France. On doit les compter par millions. C’est ce qu’illustre le commentaire d’Isabelle :

En 2006, j’ai fini de payer ma maison (aux banques qui se sont fait plein de sous , youpi pour eux). Réduisant mes dépenses de 25 % de mes revenus, j’ai décidé de considérer ceci comme une rente, un « revenu de base », puisque je n’avais plus de traite ni de loyer à payer. J’expérimente donc depuis les effets d’un revenu de base. (Oui moi aussi je suis une affreuse rentière de l’immobilier, puisque je ne paye plus à personne le droit d’avoir un toit sur la tête.) Qu’en ai-je fait, de mon Revenu de Base ? Et bien j’ai réduit mon temps de travail de 25 %.

Je suis persuadé que nombre de ceux qui m’ont accusé d’être rentier pourraient eux aussi réduire leur temps de travail, surtout s’ils sont fonctionnaires et n’ont plus de crédit. Isabelle présente les bénéfices immédiats de ce choix :

Ainsi, je laisse du temps de travail à ceux qui n’en ont pas du tout. En outre, j’ai plus de temps libre pour rêver, lire, écouter de la musique, m’occuper de mes enfants… Avec plus de temps libre, j’ai encore pu constater que je dépensais encore moins dans les autres domaines que le logement, car je récupère du temps pour cuisiner au lieu d’acheter du tout prêt. Je me déplace moins car je ne vais plus travailler aussi souvent, j’ai le temps d’aller à la médiathèque et du coup je dépense moins en livres… Bref, j’expérimente les effets d’un revenu de base.

Le RdB a pour fonction première de libérer du temps pour que nous nous consacrions aux tâches qui nous importent vraiment. Isa traduit. Isabelle s’occupe de sa famille, jouit de la vie… Je vous embête avec mes textes. Je peux même vous les offrir, le plus souvent. D’autres développent des logiciels libres.

En nous inventant un RdB, en simulant un RdB en un temps où il n’est qu’une idée, nous commençons par libérer du temps de travail que nous pourrions nous accaparer. Isabelle pourrait gagner 25 % en plus. C’est quelqu’un d’autre qui en profite. Isa pourrait gagner vingt fois plus qu’en traduisant. Elle a abandonné à d’autres cette manne. En simulant le RdB, nous partageons nos revenus potentiels.

Et comme nous avons réduit nos budgets et gagné du temps, nous dépensons moins et faisons plus de choses nous-mêmes. Nous sommes mécaniquement dans une logique de décroissance. Mais nous restons lucides, comme Isabelle :

Il ne faut pas déformer l’objet de l’expérimentation : j’expérimente les effets d’un revenu de base, pas une modalité de financement. Des amis ont fait comme moi après le départ du petit dernier de la maison… Si tous ceux qui, comme moi, voient une de leurs charges fixes diminuer ou disparaître, considéraient cette baisse de charge comme un revenu de base et en expérimentaient consciemment les effets, nous pourrions témoigner en plus grand nombre des effets potentiels d’un revenu de base. Je suis bien consciente d’être une sacré privilégiée d’être propriétaire de mon logement, mais la conscience de ce privilège ne m’interdit en rien l’expérimentation que je mène.

Se créer un RdB, c’est la seule solution en attendant qu’il se généralise, c’est la seule solution pour avoir du temps et militer pour lui, pour l’art, pour la vie… Et si ceux qui ont cette possibilité ne la saisissent pas, qui le fera ?

Un ami me disait hier qu’il travaille désormais deux jours par semaine et que ce rythme lui donne une grande sérénité. Il a comme Isabelle réduit son temps de travail à l’échelle de ses frais et il consacre le reste de son temps à son art.

Ne croyez pas que c’est un privilège de vieux. Je connais des jeunes qui ont fait ce choix, certains parmi les militants les plus actifs du RdB. Quand on est dans une logique de frugalité, notre société offre potentiellement un RdB presque pour tous. Que tous ceux qui peuvent s’en saisir le fassent et alors il sera possible de l’offrir à tous.

Le changement doit commencer quelque part. Je le fais à ma façon, sans grands sacrifices il est vrai, mais je n’ai guère de goût pour l’apocalypse révolutionnaire. Ceux qui n’ont pas ma chance et peut-être envient ma situation devraient aussi militer pour le RdB, ce serait pour eux, bien plus que pour moi, le moyen de gagner un peu d’indépendance et de travailler pour ce qui leur importe vraiment.

La croissance versus la décroissance par Colcanopa.

La croissance versus la décroissance par Colcanopa.