Thierry Crouzet

Pourquoi défendre le revenu de base

Revenu de base 11/46

Je me suis souvent expliqué, mais recommencer sans cesse m’aide à découvrir de nouveaux arguments et de nouveaux récits. Mon engagement est avant tout logique.

  1. Le jour où nous serons totalement détachés du matériel et même de la géographie, tel endroit plus agréable à vivre que tel autre, nous n’aurons plus besoin de monnaie. Dans cette attente, elle nous est nécessaire.
  2. La masse monétaire doit s’accroître pour aider à valoriser les nouveautés (mes livres, par exemple, qui n’enlèvent rien aux livres antérieurs). Pas question de réduire notre créativité, donc de décroître économiquement (la croissance de la masse monétaire est une caractéristique du vivre en société — je ne parle pas ici de PIB).

  3. Plutôt que la création monétaire soit le privilège des banquiers (avant elle l’était de l’État ou des princes), je voudrais, en vertu des droits de l’homme, qu’elle soit l’apanage de chacun de nous, une création décentralisée qui se matérialiserait mensuellement dans nos poches. On arrive donc tout naturellement à un début de revenu de base (de l’ordre de 500 €/mois).

Le choix de la distribution décentralisée peut paraître idéologique, mais il ne l’est pas excessivement.

  1. Comme le travail devient rare, et il le sera de plus en plus avec l’automatisation mécanique et cognitive, il faut que ceux qui ne reçoivent pas de revenu du travail puissent continuer à vivre décemment. Il y a une centaine d’années, le travail rémunéré occupait 40 % du temps de vie. Il n’occupe plus que 12 % (j’ai mangé la source). Cette valeur continuera de décroître. Il faut regarder cette réalité en face. Tout le monde aura besoin d’un revenu de base, autant que ce tout le monde en soit le producteur à son échelle.
  • Et ceux qui reçoivent un revenu traditionnel doivent avoir la liberté d’y renoncer à tout moment pour changer de vie, par exemple entrer dans la société de la contribution volontaire (et cela sans démarches administratives, sans avoir à être jugés, sans référence à un quelconque centre). À cette seule condition nous bannirons le mot chômage de notre vocabulaire.

  • Avec la décentralisation, on supprime les centres de pouvoirs. Personne ne distribuera le revenu de base. Il sera un pur produit algorithmique, pas un fait du prince. Les évolutions des algorithmes s’effectueront en open source, librement, visiblement… et en cas de problème, on effectuera des forks.

  • Le revenu de base, en apportant un surplus de sécurité, apportera un surplus de liberté. Ce n’est pas pour qu’une institution, un prince, un élu… agite la menace de le supprimer, ce qui serait inévitablement le cas avec un processus de distribution centralisé (tentation du contrôle).

  • Des tâches comme s’occuper des enfants, aider les autres, participer à la vie associative, développer des logiciels libres… ne sont aujourd’hui pas valorisées parce qu’elles ne sont pas rémunérées. Le revenu de base en épousant leur structure, la distribution horizontale et universelle, leur redonne du sens. Il les reconnaît comme vitales pour la croissance immatérielle de la société.

  • La prise en compte de ces points milite en faveur de la décentralisation de la création monétaire. Tous les défenseurs du revenu de base ne suivent pas le même raisonnement. Beaucoup de propositions (impôts négatif, contribution universelle…) en ne touchant pas aux mécanismes pernicieux de la monnaie ne régleront aucun problème. D’un côté, on donnera un susucre au peuple pour acheter la paix sociale, de l’autre on fabriquera toujours plus de monnaie pour creuser l’écart entre riches et pauvres, et déséquilibrer la répartition des apports de la croissance monétaire. Il faut dynamiter cette tentation. Enlever des mains de quelques-uns le levier monétaire (c’est compliqué, mais on ne fera pas l’économie de ce coup de force).

    Il me semble que le revenu de base ne sera crédible politiquement que quand un accord théorique de fond sera atteint sur ce point, ce qui est loin d’être le cas, ses partisans les plus véhéments se voulant aujourd’hui trop œcuméniques.

    Bien sûr, le revenu de la création monétaire est insuffisant pour vivre. On peut le compléter par un système de répartition, qui puiserait sur les aides déjà offertes (RSA, allocations familiales, minimum vieillesse…) et la simplification administrative engendrée.

    Mais toutes les aides ne peuvent être supprimées. Par exemple, le chômage doit être maintenu quand il dépasse le revenu de base (idem pour les retraites). Si je gagne 5 000 €/mois, j’ai un train de vie associé, avec souvent des crédits. Lors d’un licenciement, je ne peux pas brutalement réduire la voilure et me contenter d’un revenu de base. L’assurance chômage est une aide à la décélération et au changement de vie, un droit au changement (et j’en ai profité en mon temps). On pourra juste peut-être ne pas la rendre obligatoire, de même pour toute les cotisations qui ressemblent à des assurances (et prendre le risque de se contenter du revenu de base).

    Je résume…

    1. Le revenu de base s’impose si on prend en compte la nécessité de créer de la monnaie et les droits de l’homme, c’est-à-dire la volonté d’une égalité en droit (les banquiers ayant aujourd’hui des droits que vous n’avez pas).
  • Pour ne pas créer une nouvelle caste de privilégiés à la place de celle des banquiers, il faut décentraliser la création monétaire.

  • Pour faire l’économie du revenu de base, ceux qui s’appellent eux-mêmes les pragmatiques campent sur les positions souvent réactionnaires.

    1. On maintient le privilège discriminatoire des banquiers (et puis, on ose se dire de gauche ou libéral).
  • On continue à vouloir offrir un travail à tout le monde, donc à pousser la production rémunérée, c’est-à-dire la croissance matérielle… construire toujours plus, produire toujours plus, échanger toujours plus, faire toujours plus d’enfants… C’est la politique débile menée par nos gouvernements successifs.

  • On partage le travail disponible en réduisant le temps de travail. C’est la moins bête des solutions, mais les écrivains ne vont pas soudain réduire leur temps de travail, pas plus les programmeurs et beaucoup d’autres acteurs économiques. Le temps total de travail rémunéré disponible ne diminue pas également dans toutes les branches.

  • On ne valorise pas les tâches qui ne sont pas sources directes de revenu et participent la croissance immatérielle tout en étant indispensables à la vie en société.

  • Il me faut maintenant imaginer des histoires de vies. Passer à la simulation littéraire pour essayer d’explorer ce que les trop belles théories ne voient pas. Et c’est l’été, je bricole, je vois des amis, j’arrive tout juste à aligner quelques lignes peu exigeantes sur le blog… inévitablement plongé dans le post-partum de l’après Ératosthène.

    Tant qu'on voudra vivre là, il faudra de la monnaie.

    Tant qu’on voudra vivre là, il faudra de la monnaie.