Thierry Crouzet

Ératosthène,
c’est de la SF dans le passé

Sur Ératosthène 2/38

Tout lecteur de SF sait quand il lit un roman de SF. Quelques caractéristiques le renseignent. Le monde dans lequel se joue l’histoire parie sur quelques évolutions, souvent technologiques, mais pourquoi pas psychologiques, politiques, spirituelles, économiques, ethnographiques… Il existe ainsi différentes familles de SF. Parmi elles, l’uchronie parie sur une divergence historique. Et si Charles de Gaulle avait été assassiné en 1960 ? se demande Roland C. Wagner dans Rêves de Gloires.

Mon Ératosthène utilise un procédé du même ordre sans le dire. J’ai été d’une extrême rigueur historique. Toutes mes inventions narratives ont tenté d’expliquer ce qui sinon n’avait pas de sens. Bien sûr, j’ai glosé au-delà de ce qu’un historien peut se permettre, mais avec un souci de vraisemblance (tout cela est expliqué dans le journal qui accompagne la version ebook). Les personnages, les batailles, les viols, les assassinats, les innovations… tout est sourcé, tout est justifiable, sauf ce qui se passe dans la tête d’Ératosthène.

Avec le Lycabette au loin.

Avec le Lycabette au loin.

Pour moi, il a toujours été un homme du XXIe siècle. C’est ainsi que je l’ai compris immédiatement. Comme un de mes contemporains malencontreusement perdus dans le passé. Je lui fais considérer son temps et ses propres découvertes avec un bagage de deux mille ans.

Plus j’ai lu des textes sur la psychologie hellénistique, notamment ceux de Jean-Pierre Vernant, moins j’ai voulu faire de lui un ancien, mais un moderne. Autour de lui, un Sosibe, ravagé par la superstition et la bigoterie, est bien plus réaliste. Mon Ératosthène est comme une île dans son époque. Une singularité. Une anomalie autour de laquelle tout a une trompeuse apparence de normalité. Ses contours ne peuvent ainsi qu’être flous, mal définis, ambigus.

Devant l'Acropole.

Devant l’Acropole.

Lui même ne se sait pas moderne. Il ne comprend pas pourquoi il ne ressemble à personne. C’est une sorte de Thorgal, un enfant des étoiles, élevé chez les Wikings. De fait, Thorgal ne se veut pas historique ou réaliste. C’est une fable, une aventure… qu’on peut lire an oubliant la filiation, mais qui perd alors toute sa saveur.

Le seul indice de mon procédé est a priori sur la couverture. La tablette d’argile en forme de laptop. Je n’ai pas choisi cette image par hasard. Dans certaines versions du roman, je décrivais les lieux modernes avant de plonger dans leur version antique. En voyage en Grèce, Stan Jourdan s’est amusé à célébrer Ératosthène en l’opposant à la ville moderne. C’est ce contraste que j’ai voulu travailler. Ce lien entre hier, aujourd’hui et demain. Je ne comprends pas pourquoi les libraires rangent le livre dans la catégorie roman historique. Ce n’est pas sa place, si tant est qu’il ait une place quelque part.

Devant Parthénon.

Devant le Parthénon.

La volonté de catégorisation, contre laquelle mon roman se bat, conduit à le faire juger selon une perspective qui ne peut être la sienne. À en choisir une, puisque littérature ne veut plus rien dire, je préfère donc qu’il soit étiquetté SF. J’ai procédé à un décalage psychologique et, plutôt que le situer vers le futur, je l’ai projeté au IIIe siècle av JC. L’ET de mon aventure, c’est Ératosthène.

PS : Premières lignes écrites depuis le décès de mon papa. Ces justifications n’ont guère de sens. Elles ont avant tout pour moi des vertus thérapeutiques (comme les images envoyées par Stan, la vie continue).

Photo Stan Joudan et Camille L