Thierry Crouzet

Quand le web aura-t-il le même statut symbolique que le livre ?

NetLittérature 40/96

Ça commence par cette interrogation de Daniel Bourrion postée sur Twitter. Je réponds hâtivement, Daniel enchaîne, nous basculons sur un doc pour prendre nos aises et tenter de clarifier ce qui ne peut qu’être trouble. Notre échange a reposé un mois, le voici.

Daniel

Mon problème est toujours le même dans le fond : que le web obtienne même statut symbolique que le livre…

OK pour publication en livre comme « sédimentation » d’un état à un instant T avec cette publication qui ferme = état « temporaire » (ou pas) d’une démarche.

Mais pourquoi la sédimentation web (tu indiques dans le texte avec un signal quelconque qu’il est temporairement clos) n’a-t-elle pas le statut symbolique d’un livre ?

Pourquoi est-ce que nous devons “sortir” du web pour être pris au sérieux ?

La fluidité du web est-elle trop « fluide » pour nous comme pour les lecteurs ? Aurions-nous besoin d’une clôture qui enferme/fixe le fluide temporairement ?

Thierry

On n’est pas pris au sérieux sur le Web parce qu’on n’a pas derrière nous de grands écrivains pure-players du Web, ça viendra après notre mort. Le monde littéraire vit avec le papier depuis des siècles, il faudra un peu de temps pour que les choses changent. On ne peut pas en vouloir aux gens d’être conservateurs (un peu tout de même), parce que si le monde n’était peuplé que d’aventuriers, ça serait un sacré foutoir.

Ce qui compte pour nous, c’est que le papier et le web sont des supports d’écriture, avec des possibilités différentes, ce qui implique des pratiques littéraires différentes. Par exemple en ligne, ce que j’ai appelé le Send, écrire et publier presque en même temps. Que tous les écrivains n’aient pas encore découverts toutes ces possibilités, c’est comme ça, ça ne nous empêche pas de travailler. OK, c’est frustrant de voir les ringards se prétendre contemporains, mais la mode a toujours un train de retard sur la création. Alors, soyons créateurs.

Quand j’analyse mon écriture, je vois bien qu’elle se joue sur deux modes, guère compatibles.

  1. Le Send ou temps réel : une idée arrive, je l’écris, je la publie, quitte à la corriger a posteriori (mais toujours de façon mineure).
  2. Le temps long : l’idée est lointaine, elle exige beaucoup d’hésitations et de repentis avant de prendre forme. Dans ce cas, je n’ai rien à publier immédiatement, parfois avant des années.

Ces deux modes sont praticables en théories sur le papier et le Web. Quand on publie un journal en livre, c’est bien une succession de fragments jetés jour après jour (et quand l’auteur est mort, il n’a même pas la possibilité de corriger). Il manque bien sûr le feedback immédiat des lecteurs, qui est essentiel au Web. Le papier autorise une forme atténuée du Send, de ce que tu pratiques, il me semble.

La plupart des auteurs du papier travaillent dans le temps long. Nous pouvons faire de même sur le Web. Par exemple, ma nouvelle Les zombis du revenu inconditionnel est très courte, mais je l’ai pensée plusieurs jours avant de l’écrire sur deux jours, je l’ai laissé reposer, m’éloignant ainsi du pur Send.

On peut imaginer publier au jour le jour des fragments sur un site privé, sans cesse les réorganiser, les reprendre, en ajouter, en supprimer, avant de tout libérer. Je crois que François Bon fait ça dans sa cuisine. C’est aussi une écriture Web et elle peut être aussi fermée qu’un livre, sachant qu’on peut toujours ajouter quelque chose, même après publication, je l’ai fait avec Ératosthène.

Je vois encore un mérite au papier. Comme on ne peut pas y revenir, je suis beaucoup plus attentif, plus rigoureux, je bosse plus pour tout dire. Il n’en sera ainsi avec le Web qu’au moment justement où il aura le même statut symbolique que le papier.

Daniel

Bon, après notre mort… C’est noté dans mon agenda.

Les deux modes que tu évoques dans ton cas, Send vs TL (temps long), je ne sais pas si pour toi, ils sont exclusifs l’un de l’autre (tu fais d’une part des textes principalement Send, d’autres part des textes qui sont écrits sur le TL et ne sortent que “terminés”) ou consécutif (des Send sont agrégés pour être travaillés sur TL).

Perso, je n’ai pas de temps long, au sens où il n’y a quasi jamais de pensée « avant » l’écriture et le Send : j’ai une vague idée, presque plutôt un sentiment, et c’est le fait de l’écrire qui lui donne corps et la précise, me fait comprendre de quoi je voulais parler (mais curieusement, c’est toujours à côté, ce que j’écris finalement). Derrière, j’envoie direct sur Face Écran pour m’en libérer (un truc en suspens, ça me fait flipper en fait).

La conséquence, c’est que je n’ai pas de brouillons, pas vraiment sauf rares exceptions donc, de « manuscrits » dans un coin de l’ordi.

Le mérite que je vois au papier est celui de l’éditeur qui va t’aider à aller plus loin que ce que tu voulais faire.

Or sauf erreur, il manque sur le Full Web (sauf erreur ou méconnaissance de ma part) cette démarche éditoriale approfondie : il y a des « structures » qui font un travail de publication full web (je pense par exemple à nerval.fr), mais on est plutôt sur des textes courts et j’ai l’impression que le projet est plus orienté sur la publication (ne serait-ce que pour de très simples et évidentes raisons de temps du côté du propulseur).

J’ai l’impression qu’il manque une structure full web avec un travail éditorial global (tu sais, l’éditeur qui te casse les pieds pour une virgule ou un mot, te pousse dans tes retranchements — j’ai eu cette expérience avec les Chemins du Vagabond, l’éditrice m’a vraiment fait dépasser mon propre texte) et qui produise des textes longs, des « livres », mais qui ne soient pas des epubs (parce que là, on retrouve cette logique de clôture du texte qui sort du web) — du full web exclusif en somme.

D’ailleurs, en lisant ceci « Je vois encore un mérite au papier. Comme on ne peut pas y revenir, je suis beaucoup plus attentif, plus rigoureux, je bosse plus pour tout dire. Il n’en sera ainsi avec le Web qu’au moment justement où il aura le même statut symbolique que le papier. » j’ai l’impression que justement, tu ne parles pas de l’éditeur (le casse-pieds qui te pousse).

On dirait que le web nous renvoie aussi comme auteurs à une solitude particulière qui n’existe peut-être pas ou moins dans le papier (les épreuves, tout ce processus qui t’oblige à).

Il y a peut-être un truc à inventer pour accompagner le processus de montée en statut symbolique, une maison d’édition Full Web, qui ne sorte pas du format web (i.e. pas de papier, pas d’epub, du web, rien que du web), mais qui accompagne les auteurs à fond (ce qui suppose d’avoir des chargés d’édition bien casse-couilles) pour avoir un fond à très haute exigence.

Ce qui ne règle pas la question de la forme. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose dans la forme web infinie qui bloque l’accession du texte à un statut d’oeuvre au sens littéraire (mais je ne sais pas comment le dire et sans doute que c’est une impression de café du commerce que d’aucuns ont déjà théorisé en long, large et travers).

Qu’en tant que lecteur, nous ne parvenons à voir une oeuvre que quand elle est matérialisée dans un objet fini. Du coup, forcément, on revient à ce que tu dis, il va falloir du temps, « le monde littéraire vit avec le papier depuis des siècles » et les lecteurs aussi…

Tu vois, ça vient de me frapper, en écrivant ça « le web nous renvoie aussi comme auteurs à une solitude particulière » : avec le web, nous avons gagné le temps réel et les retours éventuels directs avec les lecteurs (quand ils existent), mais nous avons peut-être perdu un accompagnement éditorial.

Thierry

Quand j’écris, je ne réfléchis pas, il faut que je sois surpris par ce qui arrive, et ça doit être vrai dans les deux modes (ce qui ne m’empêche pas de beaucoup penser à ce que je vais écrire avant le l’écrire).

Quand j’envoie tout de suite sur le blog, je peux ajouter d’autres billets, c’est linéaire dans le temps si tu veux. Quand je garde pour moi un machin plus grand, des liens plus complexes apparaissent, c’est vraiment autre chose. Un peu comme travailler à une cathédrale au lieu de juste construire une série de cabanes, sachant qu’une cabane peut être aussi géniale qu’une cathédrale. La carte est plus complexe quand je réserve et que j’assemble. Paradoxalement, c’est moins linéaire hors du Web.

Et puis, quand on écrit des histoires, et je pense que nous avons besoin d’histoires, ça prend du temps. Tu comprends souvent ce que tu veux faire que longtemps après avoir commencé, ce qui t’impose de tout reprendre. Il serait stupide de se couper de cette possibilité. En écrivant, des choses vraiment surprenantes surgissent qui en rendent d’autres beaucoup moins intéressantes.

Pour Ératosthène, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre qu’il ne pouvait qu’être étroitement lié à Sosibe et Bérénice. J’ai même découvert l’existence de Sosibe après 2 ans de travail. Cet exemple suffit à montrer pourquoi on ne peut pas tout envoyer en ligne immédiatement. L’écriture est une recherche, on ne trouve pas toujours de suite.

Je crois que ce processus est plus fondamental que le travail éditorial de finalisation, qui certes fait défaut sur le Web, mais juste par un manque de moyen. On peut imaginer que ça évoluera pour certains auteurs, pas pour tous. J’espère en tout cas, parce que c’est rudement agréable de bosser sur un texte avec des spécialistes.

Je me suis mis à écrire Ératosthène parce que, en 2000, François Bourin m’a dit que si je continuais à écrire des carnets, je ne serai jamais reconnu (c’était avant le blog). Il m’a dit écrit un texte classique pour qu’on reconnaisse ta véritable œuvre, qui d’une certaine façon était très déjà très Web. Il y a cette ouverture Web dans les carnets. Ils ne se referment souvent que par la mort. Il y a dans l’écriture Web un flux vital qui ne peut devenir œuvre qu’a posteriori, quand l’évolution de l’objet cesse.

D’un autre côté, nous sommes quelques-uns à comprendre qu’il existe des œuvres Web en gestation. Ce sentiment finira par se généraliser. Peut-être le jour où nous réussirons à écrire des histoires via le Send, et pas seulement de la littérature qui se regarde le nombril. Je pense beaucoup à ça en ce moment.

Est-ce que je dois m’attaquer à un nouveau texte long hors du Web ou un texte long Web, mais alors comment concilier le repenti nécessaire et la publication immédiate ? Il faut trouver une forme, sans doute en s’inspirant des séries.

Daniel

Ce truc de linéarité paradoxale du blog/site que tu soulignes, ça fait tilt, je te rejoins, il y a dans ce que tu nommes le Send une flèche du temps, effectivement. Et effectivement, il est plus difficile de replier ce temps comme on peut le faire sur un « manuscrit » qui n’est pas en ligne, pour reprendre la matière. On dirait qu’il manque une boucle de reprise, en ligne.

Cela vient peut-être d’une mise à distance beaucoup plus grande dans l’acte de bosser online, que dans celui de travailler un manuscrit offline. Je veux dire, dans le manuscrit offline, tu as cette mise à distance qui est la condition, il me semble, de la reprise, de la recherche et de la perte dans son propre travail, mais elle n’est pas trop grande et tu peux encore entrer dans le texte. Peut-être qu’avec le Send, le texte devient tellement étranger pour l’auteur qu’il ne peut plus y entrer du tout. Le truc étonnant, c’est que la distance « physique » est la même, au fond, ce n’est que celle qu’il y a entre toi et l’écran. Mais au final, on sait qu’elle est plus grande, le lecteur est entré dans la danse.

J’ai déjà essayé de contrer cet effet en essayant de garder offline des choses, mais ça ne marche pas dans mon cas, il y a une sorte d’appel du online (je ne résiste pas longtemps à la tentation du Send, de moins en moins même) à quoi s’ajoute ce besoin de se débarrasser du texte, de le jeter — mais ça c’est sans doute très perso, une petite névrose à moi 😉

J’avais pensé aussi à me forcer à la reprise avec des logiques de « workflows » et des étapes gérées par l’outil, qui m’auraient forcé à des reprises avant tout Send, mais ça n’a pas marché non plus : le texte résistait déjà, à croire que l’outil lui-même (le CMS) l’éloignait (mais là je tire un peu sur les cheveux).

J’avais essayé aussi de « déplier » des textes : publier une première version, puis une seconde en dépliant le texte du dedans, etc etc mais ça restait un exercice, tu vois, il manquait quelque chose de vivant dans le texte.

La piste de la série, pour elle, me semble intéressante aussi parce qu’une série finit par faire un ensemble (regarde les grands feuilletons du XIXe) ; reste à trouver l’histoire.

La conciliation entre le Send et le repenti, ça pourrait se faire sur du versionning et du dépit, mais j’ai peur que l’effet d’épuisement/éloignement se fasse quand même ; là, en te répondant, je suis en train de me dire que le web, via le Send, tue peut-être fondamentalement le texte dans ses potentiels : le texte en ligne est comme un animal empaillé.

Peut-être aussi, je reviens à l’idée du travail éditorial, qu’on pourrait imaginer une boucle qui intégrerait l’éditeur dans le Send : tu écris, tu publies, un éditeur est là, il te secoue les puces, tu reprends, re-Send, etc — ce ne serait plus un travail éditorial de finalisation, mais un travail éditorial de gestation continue (qui n’empêcherait d’ailleurs pas une dernière intervention éditoriale sur un objet clos final, mais différent du Send).

Bon, tout ça supposerait évidemment un modèle économique (gros truc dont il n’a pas encore été question) ne serait-ce que pour que le travail éditorial (je ne parle même pas de celui de l’auteur) soit possible. Quelque chose sur abonnement où comme lecteur, tu aurais accès non pas à l’objet final, mais à la chaîne auteur/éditeur, à la boucle — en même temps, ça n’intéresserait sans doute pas le lecteur. Même si ça déplacerait largement les manières d’écrire et de publier, il me semble.

Ma proposition « révolutionnaire » ne tient pas la route. On n’est pas sorti de l’auberge.

Thierry

Oui, c’est vrai cette histoire de distance. Je me livre plus facilement quand je ne publie pas tout de suite. Mon blog est beaucoup moins intime que mes textes hors ligne (et que ne l’étaient mes carnets avant blog). Quant à la tentation du Send, elle est presque tyrannique, je veux ma petite récompense tout de suite, sachant que quand tu diffères, elle a de fortes chances de ne pas être plus grande, alors pourquoi attendre ?

J’ai patienté des années pour Ératosthène et j’ai moins de retours qu’avec un post écrit en 5 minutes. C’est une faiblesse de notre époque, et nous y répondons en tant qu’auteurs en pratiquant le Send, mais ce n’est pas forcément une bonne chose dans l’idée d’une œuvre. D’autant que comme tu le dis, il est difficile de revenir sur un post publié, il s’est fermé parce qu’il a été lu par d’autres, leur regard ferme, et c’est un peu pareil dans l’ancien monde du papier. C’est le passage à l’autre qui ferme l’œuvre, peut-être.

J’ai expérimenté le versionning quand j’ai tenté d’écrire Le monde de i. Échec total. J’ai épuisé les lecteurs et leurs retours ont brisé mon enthousiasme. Je ne recommencerai pas. Le travail collectif ne peut pas se jouer comme ça. Critiquer un texte n’est utile pour l’auteur qu’à la fin du processus créatif, quand il a tout donné. Si ça vient en cours de jeu, ça brouille tout. Le Send doit être définitif d’une certaine manière, et les retouches éventuelles invisibles, non notifiées aux lecteurs.

Le Send nous place sur un fil tendu. C’était pareil pour les feuilletonistes du XIXe. Une différence, c’est le retour possible et immédiat du lecteur, c’est là qu’il y a changement, et qu’il faut s’en saisir. Le Send va avec le feedback. Pas un feedback pour améliorer l’œuvre, mais pour influer sur son développement. J’ai appelé ça La stratégie du cyborg. On te donne une idée, des faits, de la matière pour aller plus loin, pour aller ailleurs. J’aime, mais j’avoue que c’est beaucoup moins puissant aujourd’hui, parce que les réactions sont moins nombreuses, en tous cas les réactions qui impliquent un total engagement du commentateur.

Situation un peu délicate. Si les feedbacks essentiels au Send faiblissent, nous revenons dans la position du feuilletoniste. Il nous reste une nouveauté : nous publions quand nous le voulons, ce que nous voulons, avec une liberté totale (engager un éditeur dans le processus risquerait de briser cette liberté). Il faut espérer qu’elle nous pousse sur des territoires vierges. Enchaîner des fragments ou composer des séries ne me paraît pas suffisant. C’est la facilité, la recherche de la récompense immédiate, un comportement de toxicomane de l’écriture.

J’ai toujours répugné à faire payer mon blog, parce que ça diminue mécaniquement la quantité de retours, donc ma « dose » qui m’est plus indispensable qu’un quelconque revenu.

Daniel

« Je me livre plus facilement quand je ne publie pas tout de suite. Mon blog est beaucoup moins intime que mes textes hors ligne » : grosse différence entre nous alors parce que pour moi, il n’y a pas de différence « d’intimité » entre le online et le offline, c’est exactement le même niveau. La distance dont je parlais, c’est celle que j’ai avec mon propre texte comme texte étranger à moi comme auteur, ce qui te permet de le relire et de le travailler (tu sais, ce phénomène étrange, tu as écrit ce texte, tu sais que tu l’as écrit, mais il semble venir de quelqu’un d’autre donc tu peux le travailler sans avoir l’impression de te travailler toi-même).

Concernant le feedback, je crois plus à celui d’un éditeur qu’à celui d’un lecteur (et je m’inclus, comme lecteur). C’est cruel pour le lecteur, mais je pense qu’un éditeur a un regard qui n’est pas un regard de lecteur : le lecteur va apporter dans le feedback « une idée, des faits, de la matière » comme tu le dis, mais un éditeur va apporter autre chose — encore une fois, te pousser dans tes retranchements au niveau de l’écriture et de la langue, une intervention qui est à un niveau disons « méta » même si je ne suis pas certain que ce soit le bon mot.

Là aussi, on est dans des boucles, imbriquées : une boucle auteur/lecteur sur idée, faits, matière, conciliable avec le Send ; une seconde boucle plus méta avec l’éditeur et là, peut-être (sans doute en l’état actuel) qu’on doit sortir du Send pour entrer dans le clos.

Cela dit, cela reste théorique pour moi, en particulier parce que le feedback lecteurs est dans mon cas, proche de zéro (mais cela s’explique en particulier par la teneur de mes textes). Si tu constates de ton côté une baisse des feedbacks, ça pose effectivement un problème. Mais dans le fond, ça montre peut-être simplement la fin d’une illusion, celle qui était de croire que le web disons 2.0 (le web social) pouvait déboucher sur une écriture 2.0 où le lecteur était en quelque sorte co-auteur.

La question du modèle financier, elle ne m’interpelle pas tant par rapport à l’idée d’une rémunération perso dans mon cas (heureusement pour moi, j’ai d’autres revenus que mes droits d’auteur sans quoi je serais mort de faim depuis longtemps, de manière certaine) que par rapport à la question du symbolique : à un moment, il faut quand même qu’un créateur soit rémunéré d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que pour qu’il puisse survivre dans sa création quand il ne vit que de sa création. Parfois, j’imagine un système de mécénat d’état, mais le problème serait toujours de savoir qui est financé par ce biais, on imagine le bordel.

J’achoppe sur « Enchaîner des fragments ou composer des séries ne me paraît pas suffisant. C’est la facilité, la recherche de la récompense immédiate, un comportement de toxicomane de l’écriture. » quand même. Je comprends ta position (sauf pour le feuilleton), par moments même, je la partage, mais je n’ai jamais constaté que sortir du « flux » du Send, dans mon cas, rende mes textes vraiment différents ou meilleurs. Soit ils sont juste très moyens, voire mauvais, dès le départ, ce qui est tout à fait possible ; soit nous fonctionnons différemment, ce qui est également très possible ; soit enfin, l’addiction au Send me fait ne pas voir la différence entre offline et online : l’addiction crée les brouillages suffisants pour que je ne la remette pas en cause… Intéressante hypothèse. Je ne peux la vérifier que d’une seule manière : faire un texte qui ne soit pas du tout dans le Send, pour voir. Je me le note dans un coin…

Thierry

Si je suis moins intimiste en ligne, c’est à cause de la perception de la distance dont tu parles, aussi parce que je sais que le lecteur est immédiatement là, comme s’il me voyait en train de penser, et je n’ai pas envie de lui donner certaines pensées tout de suite, je veux voir si elles se maintiennent en moi, alors, quand je serai habitué à elles, je les publierai, et même pas sûr. Je ne publie de manière générale que des textes déjà éloignés de moi. Et parce que certains textes restent longtemps très proches, je les garde pour moi. Pour cette seule raison, je ne peux me satisfaire du seul Send.

Tu as une vision de l’éditeur qui n’a véritablement de sens que dans un système marchand, quand l’éditeur croit qu’il peut augmenter la « valeur » d’une œuvre. OK, il existe encore des éditeurs moins intéressés, mais ils sont en voie de disparition, parce qu’un travail aboutit ne fait pas vendre davantage, et peut-être moins. Suffit de voir les livres autopubliés non édités qui cartonnent. Les travailler n’aurait servi à rien. Et sans doute qu’il en va de même pour les grands textes. L’auteur a juste besoin de gens de confiance. Il peut s’agir d’un éditeur, d’un compagnon, d’un lecteur… En revanche, ce dont nous avons tous besoin, c’est de correcteurs, de techniciens, parce que nous sommes trop dans nos textes pour les débuguer (mais cette étape peut survenir plus tard, en cas de passage à la postérité).

Notre idéal 2.0 est bien mort, mais il se réinvente. On retrouve des feedbacks moins directs, les choses redeviennent plus complexes, plus diffuses, et ce n’est pas plus mal. Reste que nous nous approchons de plus en plus de minuscules coteries, que dans ces conditions ça change la nature de ce qui est écrit. Plus aucune tentation chez moi d’aller vers le petit livre rouge, ce qu’est encore Ératosthène. J’ai envie de me livrer à la seule écriture plaisir, pour mon plaisir, une écriture de jouisseur loin de tout engagement. Je vis ça un peu comme un échec, comme un retour à ce que je faisais avant le Web. C’est comme court-circuiter notre modernité. Ce qui ramène à l’addiction.

Publier immédiatement me fait plaisir, je ressens une jouissance dans tout mon corps. Quand je sors un livre, j’éprouve plus de hantise que de plaisir, peur que personne n’y prenne garde, et bien moins garde que d’un texte vite jeté en ligne parce qu’il sera plus vite lu. Même quand un livre est lu, comme Le Geste qui sauve hors de France, ça ne me fait rien. Avec ces textes du temps long, le plaisir survient quand j’ai la sensation d’avoir terminé mon travail. C’est un plaisir profond, paisible, indifférent aux autres. Les deux modalités temporelles d’écriture provoquent donc, chez moi, des plaisirs différents.

J’ai maintenant envie de mettre du temps long dans l’immédiat. C’est une sorte de rêve, pour les mois, peut-être les années qui arrivent.

Daniel

Tu sais, je n’ai jamais cette impression que le lecteur puisse me voir en train de penser. Pour moi, le texte est aussi d’abord un voile de brume qui cache en fait le texte et ce que je pense. Mais par contre, moi, je sais ce qu’il y a dedans/derrière, et la distance me permet d’avancer en regardant ce que j’ai pondu et que je suis seul à pouvoir lire. Nous sommes très différents là-dessus, on dirait.

Je suis vraiment plus sceptique que toi sur la possibilité de se passer d’un “éditeur” : un regard pro, exigeant, je pense que ça ne peut pas être celui d’un compagnon ou d’un “simple” lecteur, je pense que c’est vraiment un “métier”, une position par rapport au texte. Certes, un lecteur peut (logique 2.0) t’apporter plein de choses, mais je pense qu’un éditeur peut t’apporter plus. Donc ça « Suffit de voir les livres autopubliés non édités qui cartonnent. Les travailler n’aurait servi à rien. Et sans doute qu’il en va de même pour les grands textes. » je ne suis pas d’accord du tout. Je pense qu’un auteur peut aller tout seul très loin, mais je pense qu’avec un bon éditeur, qui va lui botter le cul, il peut aller encore beaucoup beaucoup plus loin. Mais on reboucle sur les problématiques de modèle économique qui certainement est l’un des noeuds du problème.

Donc en filigrane, je crois que je crois moins que toi à cet idéal 2.0 (je le verbalise et donc je m’en aperçois…) : le web change certes les logiques, et fait pivoter les logiques verticales vers les horizontales, mais en fait, il me semble, pas tant que cela dans le domaine dont l’on parle ici, au sens où j’ai l’impression que la sagesse des foules, sur l’écriture, ne nous mène pas très loin en fait. (la vache, je ne pensais pas écrire ça un jour).

Thierry
 
Je suis très sceptique aussi, parce qu’on a rêvé de beaucoup de 2.0 et on récupère le modèle le plus centralisé de l’histoire, avec les superpuissances du Net. Cet échec va bien au-delà de la littérature, c’est un refus de transiter vers une autre société. J’espère que ce refus est provisoire parce que sans transition je ne vois pas ce qui nous attend de bon.

Je crois que la nature 2.0 ou non de l’Editor (par opposition au Publisher) est accessoire, parce c’est une tâche technique, mais simple, qui n’a pas besoin de transversalité et de beaucoup d’intelligence collective.

Bouilhet a joué ce rôle d’Editor pour Flaubert, ce n’était pas un professionnel de l’édition. Que je sache, Proust n’a jamais travaillé avec un Editor. Et Montaigne pas d’avantage. Donc, nos besoins d’auteur sont très variables. Je n’ai aucune envie qu’un Editor glisse son nez dans mes billets de blogs, je veux qu’ils restent rugueux, bruts, j’accepte les corrections, mais rien de plus. Je suis plus ouvert dans les textes longs, déjà parce que je les réécris beaucoup moi-même. Donc, pour un même auteur, les besoins varient.

Je ne réfléchis jamais à l’écriture en terme de modèle économique. Sans doute parce que j’ai la chance d’être à l’équilibre, même sans grand succès. En revanche, je pense beaucoup à la réussite d’un texte, à ce qu’il trouve un public, qu’il le bouge… Dans ce domaine les Editors montrent souvent leur incompétence (encore cette histoire des textes glorieux initialement rejetés).

Pour nous, la chose nouvelle c’est cette possibilité d’expérimenter en même temps plusieurs modèles. Avec ou sans Ediror, avec ou sans Publisher. Je trouve ridicule de se fermer une porte, souvent par aigreur ou parce que tout simplement elle refuse de s’ouvrir. Il faut expérimenter, c’est ça l’écriture.

Book 8 par Brenda-Starr

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