Thierry Crouzet

Ératosthène-Junior-Junior

Sur Ératosthène 1/38

Tu écris, tu voudrais que ça fasse bouger les gens, surtout les plus jeunes, tu as des espoirs, pure folie du point de vue des probabilités, puis tu reçois des mails, des lettres, des commentaires qui te donnent un peu de courage pour continuer, surtout quand la critique officielle et bien pensante t’ignore. Aujourd’hui, c’est Line Fromental, auteure de Brin d’enfance qui m’envoie un peu de lumière. Je reproduis son commentaire.


J’ai lu Ératosthène, bonne lecture, plaisante, réjouissante, parfois même jubilatoire. Ce roman appelle le commentaire. Vérité historique, utopie psychologique, SF dans le passé, uchronie, ultra-chronie, anachronie… À vrai dire, on s’en fiche un peu ! Chacun construit ses propres carcans et classe selon son goût d’adhésion ou de contestation, autant que pour se convaincre d’érudition. On adore ces débats – merci aux débatteurs – pour ce qu’ils disent de la fluctuation des vocabulaires au gré des lieux, des moments, du contexte de la culture.

Roman, le mot existe qui peut se suffire. Ératosthène est un bon roman, cohérent, avec son héros inoxydable, ses personnages typés, son exotisme dirigé, une chronologie qui se tient, une construction rigoureuse, un style agréable, des idées à creuser… mais pas seulement.

L’intention pédagogique, autant qu’ethnographique, saute aux yeux. Cela en fait un joli conte philosophique (encore une étiquette) qui convient aussi bien à l’ado en recherche de repères qu’au lecteur qui a roulé sa bosse, revenu des essais fumeux et autres romans prétentieux, tellement ennuyeux. Le sujet peut être dramatique, le livre reste joyeux. Il ferait un excellent scénario pour une docufiction, un docudrama pour surenchérir dans la veine des classements. Car il ne me semble pas que l’auteur ait jamais parlé de roman historique.

Thierry Crouzet évoque volontiers son Ératosthène comme le roman de sa vie et on est prêt à le croire. On aime ce héros. Brillant et visionnaire, Ératosthène était incontestablement « une tronche » en avance sur son temps. Éclectique, « expert de rien » s’amuse l’auteur, il fut sans aucun doute ce genre de savant que l’on appellerait aujourd’hui pluridisciplinaire. L’auteur l’honore de la qualification, plus dans le coup, de généraliste. Rejeté, oublié, redécouvert, le sort d’Ératosthène évoque ces personnages mal à l’aise dans leur société et qui ne percent pas comme ils le devraient. Parfois parce qu’ils sont simplement décalés, plus qu’opposants, contestataires ou rebelles. On le voit à chaque ligne, Crouzet est tombé amoureux au point de partager durant des années sa propre vie avec celle de son personnage. Au risque de se confondre avec lui. Et c’est ce qui fait que son livre est bon… mais pas seulement.

L’auteur aurait pu affubler son héros de l’habit du débatteur, querelleur, pinailleur, du costume de « réboussié » (reborsièr, qualificatif occitan décrivant le Méridional typique : qui n’est d’accord avec rien, y compris si besoin ses propres certitudes, au moins en paroles, s’il s’agit de contredire son interlocuteur, l’important étant de savoir s’opposer avec autant de naïveté et de culot que de mauvaise foi). Crouzet fait au contraire de son personnage un héros d’une modernité positive en lui prêtant les attributs du génie méconnu, lucide, ouvert, généreux, magnanime, épanoui. Et c’est ce peps-là qui, en plus de tout le reste, rend son livre excellent, une œuvre singulière. Ératosthène érigé en modèle, sans devoir être un antihéros. C’est un récit initiatique (au diable les catégories), intemporel, dans un décor historique où l’on adore replonger. Une chronique bien dans son temps. Un livre de notre temps. Un vrai roman.

Le moindre des intérêts n’est pas celui des pages terminales, exclusives à la version électronique. Éclairantes à bien des égards. Crouzet ne veut oublier aucun de ses combats et s’empare de l’occasion pour enfoncer des clous. Entre ceux qui ne jurent que par le papier et ceux qui ne lâchent plus l’électronique, chacun continue à se fabriquer des carcans. Pour ma part, j’adopte la tablette à peine découverte. Et je profite du fait qu’il existe encore le livre en librairie pour l’offrir aux amis, afin de leur faire découvrir cet auteur original, atypique, éclectique, généraliste… Thierry Crouzet, Ératosthène-Junior-Junior.

Photo Stan Jourdan et Camille L