Thierry Crouzet

Réduction du domaine de la lutte pour les éditeurs

Édition 52/173

Quand un auteur indépendant peut vous offrir un petit roman de 80 pages, format papier, pour 4,99 € tout en se réservant 28 % de droit, les éditeurs peuvent commencer à se poser des questions et les lecteurs aussi, car ils payent en temps normal les livres papier souvent deux fois trop chers.

Comparons avec deux magnifiques petits romans de taille exactement comparable (et qu’au passage je vous conseille encore une fois de lire). Terminus mon Ange de Lilian Bathelot, 2014. Prix : 9,90 €, droit d’auteur sans doute autour de 10 %. La Frontière de Pascal Quignard en Folio, 1994. Prix 6,20 €, droit sans doute autour de 5 %. Dans les deux cas, l’auteur gagne beaucoup moins et le lecteur paye plus cher. C’est assez logique parce que l’éditeur doit aussi gagner sa vie.

Je n’ai rien contre cette proposition quand l’éditeur pousse un livre bien au-delà de la base naturelle du fan-club de l’auteur. Tout le monde y gagne, l’auteur qui augmente ses revenus et son public, les lecteurs qui découvrent un nouveau texte, dont la qualité a éventuellement été améliorée. Oui, ce service a un prix.

Mais dès que l’éditeur n’atteint pas ses objectifs, et c’est statistiquement presque toujours le cas, l’huile crépite sur le feu. L’auteur aurait mieux fait de se lancer en indépendant et ses fans auraient fait des économies et peut-être que quelques curieux se seraient laissé tenter par un prix plus abordable.

N’oublions pas que nous vivons une crise économique. Que le pouvoir d’achat diminue. Il me paraît vital d’abaisser autant que possible le prix des livres tout en maintenant le niveau de vie des auteurs. Si vous ne voyez rien venir, c’est parce que les éditeurs refusent de s’approprier les nouvelles technologies.

Je ne tire pas mes chiffres de mon chapeau, mais d’une petite expérience. Après la bérézina commerciale et critique d’Ératosthène, je ne suis pas prêt à repartir tout de suite avec un éditeur, je vais donc diffuser en indé mon petit roman Clitoria. Pour vous offrir au meilleur prix et dans les meilleures conditions la version papier, j’ai commencé par comparer les offres d’impression à la demande (POD).

CreateSpace

C’est un service Amazon, surtout populaire outre-Atlantique. Contrairement à ses concurrents, il cible les auteurs indés professionnels aussi bien que les petits éditeurs indépendants. Une sobriété de l’interface qui n’est pas pour me déplaire.

Format choisi pour Clitoria.

Pour Clitoria, je choisis, parmi les formats standards, le plus petit, 5 x 8 pouces, soit 12,7 x 20,32 cm, papier crème, couverture mate. Je compose le texte sous InDesign et génère un PDF que j’uploade.

CreateSpace prix

Si je ne voulais rien gagner, je pourrais vendre le livre à 3,30 €. Il me semble que 4,99 € est un prix raisonnable comparé aux tarifs des éditeurs traditionnels. J’aurais donc une marge de 1,43 €/exemplaire.

CreateSpace BAT

Une fois les fichiers en ligne, CreateSpace les valide sous 24h. À ce moment, il est nécessaire de signer l’équivalent d’un BAT. Pas besoin d’avoir un livre papier entre les mains, tout s’effectue en ligne gratuitement en quelques secondes. Le Livre est alors immédiatement disponible sur CreateSpace, quelques jours plus tard sur Amazon.

CreateSPace, livraison 1 exemplaire

Pour les lecteurs, en achetant sur Amazon, le port sera offert. Pour ma part, je peux éventuellement commander des Clitoria directement sur CreateSpace pour 1,7 €/exemplaire, mais le port est quelque peu prohibitif. Pour un exemplaire, au minimum 3,8 €, soit un coût plus élevé que sur Amazon. Sans intérêt.

CreateSpace, port 10 exemplaires

Pour 10 exemplaires, le port peut tomber jusqu’à 1,4 €/exemplaire, soit un prix de revient de 3,1 €/exemplaire. Et beaucoup moins quand on augmente les quantités. Mais le but n’est pas pour moi de stoker des exemplaires papier. Je donne ces prix à titre indicatif.

Les livres fournis par CreateSpace sont superbes. Belle couverture, beau papier, reliure solide. J’ai testé avec les versions étrangères du Geste qui sauve.

Lulu

C’est sans doute le service de POD le plus populaire, et celui qui a été accessible en France en premier. Je l’ai souvent utilisé avant l’époque des liseuses. C’était une façon d’avoir des brouillons de mes manuscrits pour mes relectures de travail.

Pour Clitoria, je choisis un livre à couverture souple premium, format 10,79 x 17,46, sensiblement plus petit que celui de CreateSpace, format plus près du livre de poche (je dois augmenter la pagination de 10 pages). Malheureusement, je ne peux ni choisir le papier ni le style mat ou brillant de la couverture.

Prix sur Lulu.

Les choses prennent assez vite une tournure déplaisante. Le prix de fabrication s’élève à 3,55 €/exemplaire, soit plus du double que chez CreateSpace avec un papier de moins bonne qualité. Il m’est impossible de vendre à moins de 6,64 €. Et si je veux conserver la même marge qu’avec CreateSpace, je dois vendre le livre à 11 €. Autant dire que Lulu est immédiatement disqualifié puisqu’il m’impose d’être plus cher qu’un éditeur traditionnel.

Lulu, livraison

Pour les commandes en direct, les tarifs sont aussi élevés que chez CreateSpace, ce qui au minimum nous amène à 7,54 €/exemplaire.

Lulu, 10 exemplaires

Pour dix exemplaires, je tombe à 5,29 €/exemplaires, soit bien plus qu’avec CreateSPace, sans réellement bénéficier de services supplémentaires. Pire, je dois avant de rendre le livre disponible commander une épreuve papier. Étape sans intérêt technique qui a juste pour fonction d’assurer un revenu minimum à Lulu.

Concurrence

Il existe de nombreuses autres plateformes de POD. Il me suffit d’un rapide coup d’œil pour les disqualifier. BOB propose une pratique calculette de prix. Je peux vendre en direct sur la plateforme le livre pour 4,99 €, mais déjà avec une marge plus réduite que sur Amazon. Par ailleurs, pour disposer d’une distribution étendue aux librairies en ligne comme avec CreateSpace et Lulu, je dois m’acquitter d’un forfait de 39 €.

BOD

J’ai aussi regardé du côté d’Atramenta. Pas d’outil de publication dynamique. C’est un service à l’ancienne. Il suffit de regarder le prix des livres vendus pour constater qu’il est impossible de révilaiser avec CreateSpace. Je passe sous silence les offres qui ne méritent même pas d’être citées.

Ce n’est pas encore la panique

Une première conclusion : on se fiche bien des auteurs, en leur proposant des services souvent peu compétitifs à un prix prohibitif. Un auteur indé doit vendre moins cher qu’un auteur à compte d’éditeur. Donc toutes les solutions qui ne respectent pas ce critère doivent être écartées.

CreateSPace réseau

Maintenant, pourquoi les auteurs indés sont-ils aussi nombreux aux USA ? Parce que CreateSpace distribue sur Amazon et sur les autres librairies en ligne, mais aussi dans les libraires physiques. L’arrivée d’une telle offre en France est inévitable, et c’est alors que débutera chez nous le règne des indés.

Vous allez me dire que je ne suis pas cohérent. D’un côté, je critique la plateformisation du Web, d’un autre j’en fais l’éloge à travers CreateSpace. Vous avez raison. Mais dans le monde de l’édition traditionnelle, les éditeurs et les distributeurs sont depuis trop longtemps des plateformes incontournables. Donc l’auteur indé me paraît bien moins soumis aux plateformes que l’auteur à compte d’éditeur. Et ce processus ne fait que commencer. Les choses s’accélèrent. Parce que statistiquement nous vendons peu, nous avons tout intérêt à devenir indé. Ce n’est que quand nous émergeons que peut-être nous devons commencer à négocier. Ne nous trompons pas en faisant le contraire.

Au passage un autre mythe tombe : publier en papier ne revient guère plus cher que publier en numérique. La preuve est faire plus haut. En vendant la version ebook de Clitoria à 2,99 €, je m’assurerai la même marge qu’avec la version papier à 4,99 €.

J’ai même pensé à une astuce pour coupler les ventes papier/ebook. Il suffira que les acheteurs de la version papier se photographient avec le livre et publient la photo sur les réseaux sociaux pour que je leur envoie l’ebook par mail. L’auteur indé n’a pas besoin de technologies compliquées pour s’offrir les mêmes services que les grands.

OK, je vais me priver de 90 % du marché avec mon approche indé. Mais que se passe-t-il quand un éditeur me promet 100 % et qu’il ne vend pas plus que moi en solo ? Beaucoup d’énergie perdue de tous les côtés. Je ne suis ni libre de mes délais ni de rien du tout. J’ai envie de pouvoir publier les textes les plus improbables qui me passent par la tête. Pas envie de faire le moindre effort pour proposer un texte comme Clitoria à un éditeur. Je l’écris, je le diffuse et vous me direz ce que vous en pensez.