Thierry Crouzet

Méfiance croissante à l’égard des militants du revenu de base

Revenu de base 7/46

Une belle idée peut être dangereuse. On ne devrait jamais oublier ce fait quand on se hasarde en politique. J’ai l’impression que cette histoire se rejoue sous mes yeux avec le revenu de base.

Belle idée, s’il en est. Accorder à chacun un revenu inconditionnel de la naissance à la mort. Trop belle pour certains qui s’y opposent au nom de l’autonomie. Selon eux, trop de prise en charge enfermerait les gens dans la dépendance et les priverait d’initiative. Parfois je me sens plus proche des défenseurs de ce point de vue que de celui de certains des militants du revenu de base. C’est en soi assez inquiétant. Se sentir plus d’affinité pour ses adversaires politiques que pour ses amis.

Pour moi, le revenu de base serait une mesure de dignité, une extension de l’égalité en droit, un socle monétaire minimal accordé à chacun, socle qu’il est bien difficile d’atteindre dans d’autres domaines puisque nous naissons inégaux en beauté, en intelligence, en santé, en vitalité, en rêve, en ambition… autant de différences parfois amplifiées par le lieu et le milieu de notre naissance, parfois il est vrai atténuées, ce qui dans tous les cas nous amène à devenir un et irréductible.

Cette merveilleuse diversité humaine nous garantit des rencontres étonnantes. Le revenu de base serait un levier pour augmenter la diversité, donner à plus de gens les moyens de gagner un surplus de liberté, diminuer le mimétisme… et paradoxalement augmenter les initiatives individuelles, ce que semblent démontrer les premières expérimentations.

Mais je prends peur quand je découvre que de nombreux militants pour un revenu de base défendent en fait le salaire à vie (SAV), cette idée de Bernard Friot selon laquelle nous toucherions un salaire à partir de 18 ans, modulé selon nos compétences, avec un facteur max fixé entre le salaire minimal et le salaire maximal.

Même si le SAV entrait en vigueur en France, je m’exilerais immédiatement. Parmi nos différences, et non des moindres, il existe une grande diversité d’envie, d’ambition, de volonté de puissance. La conquête de l’argent est souvent un moyen de les canaliser. Souvent même de réduire le niveau de violence dans une société. Enlevez la possibilité de surperformer financièrement et vous orientez ce flux de pulsions vers la conquête du pouvoir. Ce phénomène s’est produit dans toutes les sociétés totalitaires qui avaient plus ou moins écarté les capacités d’enrichissement individuel.

Qu’il existe des riches n’est pas une mauvaise chose. C’est quand l’écart entre pauvres et riches devient odieux qu’il faut s’alarmer. Quand la société se coupe en deux. Le revenu de base est une mesure pour élever le seuil inférieur, pas pour canaliser vers le seul pouvoir les rêves des ambitieux.

Le SAV contient en germe le totalitarisme. Des tranches de salaire en fonction des compétences. Mais qui décide ? Qui fixe les critères ? Même si les décideurs sont tirés au sort on peut douter de leur bonne foi. La volonté de puissance se glissera partout. Tout le monde sera surveillé au-delà du raisonnable, car il ne faudrait pas que nous nous enrichissions dans le secret.

Je ne veux pas d’une telle société, je ne veux pas d’un revenu de base à n’importe quel prix. Parce qu’il n’est déjà pas difficile d’imaginer qui pourrait être tenté par l’idée.

  1. Les néocommunistes.
    1. Les nationalistes populistes prêts à acheter les électeurs.
    2. Les capitalistes qui voient diminuer le nombre de leurs clients et voudraient relancer la croissance (une simple variation du fordisme).

En conséquence, il me paraît vital de cesser de défendre une idée œcuménique du revenu de base. Je n’ai pas envie de me retrouver dans le camp des dictateurs sous prétexte qu’un jour j’aurais défendu une idée portant le même nom que la leur. Je n’ai rien en commun avec tous ces gens.

Pour commencer, je ne suis pas un constructiviste. Je n’ai pas un plan pour la société de demain. Je me dis juste qu’avec davantage de dignité, avec un nouveau droit fondamental, celui d’un revenu indéfectible, on ouvre de nouvelles possibilités. Qu’est-ce qui en découlera je n’en sais rien, je ne veux pas le savoir. Je me place sur le terrain de l’éthique.

C’est de cette position que je condamne le privilège des banquiers à fabriquer de la monnaie. Que je voudrais que nous nous partagions ce droit… ce qui nous amènerait mécaniquement à un revenu de base.

Je ne suis pas en même temps en train de régler le problème du capitalisme. Le SAV engendrerait un capitalisme du pouvoir. Chaque chose en son temps. Donnons-nous un nouveau droit et soyons sûrs que plus rien dès lors ne sera comme avant.

Si les choses restent floues dans l’esprit des militants, si la confusion volontaire se maintient dans le but d’accroître la portée du mouvement, j’éviterai à l’avenir de parler du revenu de base, et surtout de m’en revendiquer. J’ai l’impression d’assister au parasitage d’une idée neuve par les idéologies qui ont déjà prouvé leur inefficacité, non pas parce qu’elles ont été mal appliquées, mais parce qu’elles ne prennent pas en compte notre psychologie la plus élémentaire.

La base, c'est un chemin.

La base, c’est un chemin.