Thierry Crouzet

Le goût des frontières et d’internet

Quand je suis arrivé à Paris, j’ai commencé par visiter les parcs. Toutes mes déambulations devaient inclure un bout de verdure. Dès que je débarque dans une ville que je ne connais pas ou mal, je succombe à la même tentation. Mon premier séjour à Lyon s’est soldé par une fin d’après-midi à la Tête d’or.

Je ne sais pas trop ce qui m’attire vers les parcs, peut-être ce qui m’éloigne des rues, trop commerçantes, trop bruyantes, trop uniformes. Ou c’est de retrouver des citadins détendus, ces filles allongées le ventre à l’air, ces joggers intoxiqués aux gaz d’échappement, ces enfants excités par l’espace disproportionné.

Je ne sais vraiment pas. C’est peut-être l’élargissement de la perspective. Parce que j’aime aussi les berges, les immenses places, les quais comme en ce moment même à Lyon, au bord du Rhône, avec face à moi les empilements cubistes de la Croix Rousse.

Lyon

Ou c’est parce que je suis un homme de la mer, des horizons lointains, et que les murs trop proches m’étouffent. J’aime leur labyrinthe, me perdre, explorer les cours, les impasses, lorgner sur les chantiers, glisser un œil derrière une palissade, mais l’herbe me manque vite. J’ai dû être une vache dans une autre vie. J’ai un goût prononcé pour les pelouses, pourtant par nature étrangères à mon Midi, trop brûlant pour elles.

Je suis peut-être né une première fois dans une montagne, sur un haut plateau, avec pour point de mire des sommets enneigés. Cette image me hante. Si je me laissais aller, je ne cesserais de décrire de tels paysages, mais avec trop de mots, qui par leur accumulation tueraient la projection instantanée ouverte par la première phrase.

Je suis venu à Lyon pour participer à une table ronde, devant j’imagine des entrepreneurs, à la recherche de l’idée décisive ou désireux de concrétiser leur rêve. Tout ce que je leur dirai, et je n’y ai pas réfléchi, ne pourra que leur déplaire. Ils veulent gagner leur vie avec le Net alors que nous avons voulu, avec lui, changer le monde pour gagner nôtre vie d’une autre façon, pas au regard d’un compte en banque mais de nos successeurs. Nous avons un moment espéré entrer dans l’histoire. Et si c’est le cas, ce sera désormais comme une génération perdue.

Parce que rien ne change avec le Net, au contraire, les vieux clivages se renforcent. La marchandisation n’a jamais été aussi totale, jusque dans le champ saccagé du littéraire. On ne fait qu’entendre des pingouins parler de leurs œuvres de nain interrogés par des journalistes guère plus élaborés qu’eux. Ils s’assemblent, c’est naturel, et renforcent leur fierté d’avoir fait main basse sur une époque par leurs mensonges.

Je crois que nous sommes de meilleurs architectes. Il me suffit de voir nos aménagements urbains. Nous pensons la ville pour la vie, non pas seulement pour le pratique. Il faut dire que les voitures sont si présentes qu’il fallait un peu libérer des espaces en marge pour les promeneurs. Je recherche immédiatement cette frontière, le parc en est l’archétype historique.

Lyon

J’aime le parc parce que c’est le lieu de la rêverie du promeneur solitaire dans nos villes indéfiniment étendues et qu’on ne peu plus quitter comme le faisait Rousseau sur ses pieds en quelques minutes. J’aime tout autant la marge littéraire, cette tentation du coq à l’âne. Parce qu’entre deux paragraphes, des centaines de mètres invisibles se glissent et injectent dans l’esprit de l’auteur des suites imprévues.

Une insulte à la mode de l’intrigue, du tout pensé par avance, du tout construit et normalisé, où chaque personnage croisé doit être d’une phrase dépeint. J’en pleure d’ennui. C’est d’un pathétique à hurler comme un fou tout au long des nuits d’insomnie. Et dire que ces constructions font croire à de l’intelligence là où ne s’agitent que des mécanismes d’emprunt, décrits dans des centaines de manuels méthodologiques.

Désormais on écrit comme on fait du business, même les informaticiens vont plus librement dans leur programme. Ou quand la technique devient plus art que l’art soumis au marché. Peut-être parce que l’art d’une époque se cache toujours où on ne l’attend pas. Me voulant écrivain, je suis un arriéré, je veux encore mettre dans cette forme quelque chose qui serait d’un temps d’après l’écriture.

J’ai longé le Rhône vers mon point de rendez-vous. Un centre de conférence sous-terrain. Nous devons parler de nos usages numériques et tenter de prendre de la hauteur. Il faudrait commencer par sortir de terre. Organiser ces rencontres au bord de la mer ou au sommet des montagnes. « Commencez par sortir si vous voulez prendre de la hauteur. Il fait aujourd’hui une de ces journées sublimes de fin d’automne où on peut croire que jamais l’hiver n’arrivera et vous êtes dans une salle construite pour résister à une attaque nucléaire. Le numérique, c’est bien aussi dehors. Prenez des photos. Partagez la joie du soleil et des oiseaux. C’est con, ça peut vous paraître naïf, mais ce plaisir a un prix qu’aucune technologie n’achètera jamais tant que nous serons des êtres de chair. Mais peut-être avez-vous renoncé à la chair ? »

Si je dis ça, je vais me faire haïr, alors peut-être que je le dirai, parce ce qui me paraît vrai me semble plus important que ce que les gens pensent de moi. Je me trompe, c’est probable, mais mieux vaut se tromper que se taire et se conformer. C’est à la frontière que je me sens vivre et c’est pour cette raison que j’aime les parcs et les berges.

J'ai fini par le dire.

J’ai fini par le dire.