Thierry Crouzet

Prendre la pose avec les mots ou le selfie littéraire

J’ai attendu pour sortir. Depuis ce matin, le soleil frappe fort. Quand je finis par me décider, des nuages entrent de la mer, de longues traînées diffuses, enroulées en grandes courbes autour d’îlots de bleu.

Pourquoi ai-je attendu ? Il ne m’est pas difficile de m’inventer des obligations, aucune d’une urgence capitale, aucune indispensable à ma survie, toutes bien moins importantes que venir m’asseoir au bout d’une digue pour m’abandonner la rêverie.

J’ai peur de ce que je vais trouver en moi. Rien de positif en ce moment, sinon quand j’ouvre les yeux sur les paysages, encore en les prenant de loin, en évitant les détails trop disgracieux du premier plan.

Je tremble d’urgence. J’aimerais me poser, écrire un mot à l’heure, allonger infiniment le temps. Au contraire, je suis noué par un désir de faire absurde. Si je devais à tout prix remplir mon frigidaire, je comprendrais cette espèce de panique. Elle est là depuis toujours, une révolte aveugle, une révolte contre tout et contre moi-même pour commencer.

Un ami m’a conseillé d’être patient. Il a mis le doigt sur mon mal. J’ai l’impression depuis l’enfance d’être au bord de l’explosion. J’ai même fini par être incapable de méditer. Je laisse passer les pensées, puis une s’ancre, m’envahit, je ne songe à m’en débarrasser qu’après de trop longues minutes.

La sagesse serait d’avoir de bonnes idées et de les oublier immédiatement, être leur maître plutôt que battre la mesure de leur petite musique au rythme essoufflant. J’en oublie de lever la tête vers le soleil qui s’est à nouveau ouvert une percée entre les nuages.

Il conserve de la force en réserve et la brise de mer n’arrive pas à le nuancer. Il subsiste en lui un vestige de l’été, même si, ce matin pour la première fois de la saison, j’ai aperçu la neige au sommet de Pyrénées.

Des lecteurs me reprochent d’abuser du « Je ». Ils me traitent d’égocentrique. Je vais les décevoir. Je crois qu’on ne parle bien que de ce qu’on connaît et, entre autres, de soi. Pourtant, je ne me suis jamais intéressé à moi-même, sinon pour dire ce que je pense plutôt que me faire le porte-parole des autres.

Cette habitude, j’imagine, dérange. Donner son point de vue, son opinion, ne pas être absent, en tout cas ne pas le faire croire comme ces journalistes prétendument en quête d’objectivité. Je déforme tout, eux aussi, et davantage puisqu’ils le nient.

Il faudrait n’utiliser le « Je » que dans des chroniques chapeautées par « Opinions », dans ces textes que les médias publient sans les rémunérer, pour faire l’honneur aux intellectuels de leur donner la parole. Mais l’artiste est toujours dans l’opinion, il ne sait pas faire autre chose, il n’a pas besoin d’une étiquette au-dessus de son « Je ».

Ça vous excède ? Peut-être que vous devriez aussi prendre la parole, lâcher la cavalerie, ou passer votre chemin, vous contenter de lire des textes où l’auteur raconte des fables, sans écorcher les mots.

J’ai encore la chance de pouvoir écrire ce que je veux, de ne pas être dans l’obligation de la réussite commerciale, c’est une position ambiguë, pas facile à tenir, car la tentation du succès peut m’effleurer, mais je m’en détourne, et même pas consciemment, sans beaucoup d’efforts je cours vers là où l’eau clapote contre les rochers.

Deux photographes m’ont rejoint à l’extrémité de la digue. Ils photographient une grosse jeune femme en robe noire. Ils ont même pour accessoire des talons rouges. Je n’imagine pas leur modèle perchée sur ces béquilles, elle s’est immédiatement allongée sur les lattes de bois, de toute sa masse, et peut-être que vue de loin, prise dans l’alignement du caillebotis, elle paraîtra mince.

J’aime ainsi me promener pour écrire sans but. Je suis dans la négation même de la série, de la suite qui ferait sens, je me contente de témoigner de ma vie, des vagues qui la battent, comme un sismographe à l’écoute des soubresauts du temps, et qui filtrerait l’actualité, ce bruit de fond sans attrait, le lendemain remplacé par son contraire.

Mais l’actualité me rattrape, la nécessité pour cette grosse jeune femme en noir d’avoir des photos de qualité si elle veut prétendre à un travail, ou pour mieux paraître sur les réseaux sociaux. Et moi même, je me selfie avec des mots, je me montre sur les marches de l’escalier qui plonge dans l’étang, droit vers le soleil.

Est-ce que je prends la pose, la tête tournée vers la droite, la main gauche qui ébouriffe mes cheveux ? Voilà de quoi énerver certains lecteurs. Ils ne supportent pas de voir une grosse femme étalée sous leurs yeux à longueur de mots. Ils ont besoin de corps tronqués sur Photoshop, d’une idéalité dangereuse, d’expressions convenues, qui disent exactement ce qui est attendu d’elles, et jamais ne se contredisent, ou ne doutent, ou ne souffrent, ou ne vivent.

Non, merci, je suis déjà trop immatériel pour me complaire dans le style blanc à la mode depuis le Nouveau Roman. Notre époque doit être à la rugosité artistique, à la grosse femme transformée en mannequin, et tant pis si les filles longilignes continuent à truster les couvertures des magazines.

Je ne sais pas ce qui se passe. Depuis quelque temps, des gens me trouvent pour expliquer pourquoi je n’ai pas de succès, présupposant la nécessité du succès pour exister en tant qu’être humain et ainsi invoquant une ontologie plus que contestable. Je n’ai pas de succès, donc je devrais me taire, j’ai même l’impression que j’encombre leur paysage.

Trop de « Je », trop mal écrit, trop embrouillé… Trop gros, trop de chairs, trop hors des canons. Mais pourquoi cet acharnement, pourquoi ces critiques méchants ne passent-ils pas leur chemin ? Si je n’ai pas de succès, je m’époumone dans mon coin sans que ça ne dérange personne, sauf eux peut-être. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas être aimé de tous et atteindre un consensus universel. Leur idéal ? Leur objectif ? Le paradis du XXIe siècle ?

Ils sont sans doute prêts à tout pour y gagner leur place, prêts à se conformer, à se nier en tant qu’être irréductible. Je n’ai jamais apprécié cet effort. Je trace ma route, et peu importe si elle déplaît à beaucoup, je vais là où je vis, pas là où les autres m’attendent, j’ai passé l’âge d’être le clown du village. C’est souvent difficile, même décourageant, mais il n’existe pas d’ailleurs.

Femme en noir