Thierry Crouzet

Le je, l’appareil photo et l’imprimante

J’ai l’ordre impérieux de vivre. Mais vivre, c’est quoi ? Baiser, manger, boire… Ce serait assez simple si c’était suffisant. Nous recherchons inévitablement d’autres récompenses.

Je sais au moins quand une de mes journées a été vécue. J’en mesure l’accomplissement à la quantité d’impressions que j’ai laissé entrer en moi avec calme. Et donc quand le temps m’a marqué, quand il s’est écoulé sur moi avec suffisamment de lenteur pour qu’un avion ou une mouche m’intéressent.

Vivre implique une mise en situation de vie. De prendre une drogue qui arrache à la routine, drogue assez peu coûteuse pour moi, car elle se limite à sortir de chez moi, éventuellement de prendre la voiture pour aller me poster devant une perspective à laquelle je ne suis pas habitué. Un voyage plus lointain ne procure pas un autre effet. C’est la translation dans l’espace qui compte indépendamment de la distance absolue. Aujourd’hui, j’ai déposé les enfants au tennis avant de contourner l’étang jusqu’à Mèze.

Vivre ? Et vivre pour un écrivain ? Rien de particulier à déclarer. Le succès, l’argent, les médias, les fans… disons que ça peut illusionner quelque temps et vivre redevient alors le sujet. Comment être assez vivant pour écrire des choses qui un jour donneront vie à d’autres vies ? C’est ambitieux, mais je n’aspire qu’à quelques secondes de ce miracle dans quelques esprits, d’aujourd’hui et de demain.

J’ai encore besoin de me persuader de ce qu’est vivre pour ne pas souffrir dès que surviennent des évènements déplaisants. Pourtant ils n’affectent en rien ma capacité à vivre : un livre qui ne marche pas, un critique désobligeant qui m’accuse de n’avoir aucun talent, une administration qui refuse mes dossiers et me persuade qu’il existe des auteurs politiquement corrects et que je n’en suis pas… Alors je passe mon chemin, je marche jusqu’à une plage, orientée sud, face au lido de Sète, et je reste là, le clavier sur les genoux, et l’esprit aux aguets d’une pensée, d’une image, d’un souffle. Et tout me devient présent, mon corps, les grains de sable sous mes fesses, l’odeur des algues déposées hier par le coup de vent de sud…

Mon « je » s’emplit du monde, il s’intensifie, il s’allège… Je suis seul et avec tous les autres. Avec Isa, avec mes enfants, avec ma mère et aussi avec mon père même si maintenant je ne côtoie plus son corps. Il est même plus vivant qu’avant, débarrassé de la dépression qui le minait depuis des années et l’empêchait de vivre.

Vivre parce que c’est une chance miraculeuse. Il était improbable au moment du big bang que je sois assis sur une plage, un ordinateur sur les genoux, sur un continent de la Terre. Et chaque vie est aussi improbable, parmi toutes celles qui auraient pu être à cet instant et qui n’ont pas été, et qui même ne seront jamais.

Je pense souvent à la mort, parce qu’elle me tourne autour désormais, c’est aussi cela vieillir. Elle me fait peur, encore, mais je pense tout de suite à cette chance d’avoir peur, à cette chance d’éprouver des émotions improbables.

Je trouve soudain ridicule le désir de changer le monde. Rien ne pourrait être plus beau que ce que nous avons déjà. Mais trop peu de gens en profitent, parce que nombreux ceux qui pourraient en jouir, mais se le refusent, et entraînent avec eux les foules dans leur refus.

Voilà ma mission d’écrivain existentialiste. Vivre et le dire. Jour après jour, montrer comment je m’arrête, me pose et respire. Les mots seraient facultatifs si je n’étais pas un homocommunicator dans une époque prise de vitesse.

Je dis « Je » parce que vivre pour les autres ne peut qu’être qu’une hypothèse erronée. Je me considère comme un appareil photo couplé à une imprimante. J’enregistre et je restitue, sans trop questionner la mécanique de transformation.

Suis-je un être analogique ou digital, newtonien ou quantique ? Je ne crois pas que ce soit important pour vous, même si ça m’aiderait à me comprendre, et peut-être que cet effort améliorerait l’optique de l’appareil ou la résolution de l’imprimante.

Certains écrivains ne possèdent même pas d’optique. Ils balancent des histoires déjà entendues, réactualisées pour satisfaire le marché contemporain. D’autres, les plus talentueux, n’ont pas d’imprimantes, ils gardent tout pour eux et leurs proches, persuadés de la vacuité de la fonction d’impression.

Je suis à la recherche d’un équilibre entre percevoir et dire, entre garder et lâcher, entre vivre pour moi et vivre avec les autres. Il n’existe pas de solution universelle à cette équation, mais au moins une pour chacun de nous à chacun des moments de notre vie.

Les chèvres pour étendre les filets, comme celles qu'utilisait mon père.

Les chèvres pour étendre les filets, comme celles qu’utilisait mon père.