Thierry Crouzet

Psychanalyse à Nancy

La ville est tentatrice, pour ne pas dire castratrice. Je ne vois pas comment séparer ces deux dimensions. Vitrines, monuments, cafés, restaurants, femmes bien sûr, et impossible de succomber à tous et toutes, à moins d’en mourir immédiatement.

J’ai un temps essayé de parcourir toutes les pâtisseries de Paris. Castatrophe assurée en fin de journée. J’ai ainsi passé un réveillon au lit avec un Alka Seltzer. J’ai juste émergé l’année suivante pour le gâteau.

Les banlieues et les campagnes me provoquent moins outrageusement. J’y trouve les boutiques nécessaires, sans afféterie excessive. Les gens y passent, pressés par un but. Peu de chance d’y croiser des promeneurs prêts à une aventure.

C’est du moins ma façon de les voir. Simenon ou Léauteaud étaient plus imaginatifs. Si j’ose les imiter un instant, de sombres histoires surgissent. Je suis incapable me projeter nez à nez avec un philosophe qui par sa soudaine perspective changerait ma vie.

Alors je peuple de livres le monde hors des villes. Je leur confie l’imprévu que je ne sais voir, et même que je refuse de voir, pour leur donner plus d’importance. C’est à coup sûr un manque de perspicacité, un signe précoce de sénilité, parce que l’autre m’impose de tout redire, et que cette obligation fatigue. L’écrire est même plus simple.

Trois jeunes propres sur eux s’installent près de moi. Je tends l’oreille, à l’affût d’un prétexte pour les emmerder. Ils se demandent s’ils ont des projets de voyage. Ils choisissent leurs mots avec précision, comme leurs vêtements et leurs coups de peigne. Ils m’épatent par leur tenue bourgeoise.

J’aurais aimé être bourgeois, professeur, distingué, je suis resté punk, sans même l’afficher par mes fringues. Je n’ai jamais tenté de me changer, ou de m’éduquer. Je sais trouver la phrase pour énerver, révolter, faire douter de mon intelligence. Il ne reste que les fidèles et ceux qui aiment croiser dans les rues, par hasard, un bougre à casquette américaine en été ou à bonnet de laine en hiver.

Tout ça parce que « ne pas respecter les règles » est toujours un avantage et que ceux qui ne l’ont pas compris ne le supportent pas. Se conformer est nécessaire si manger est nécessaire. Mais qui ne se conforme pas, assez tôt, a une bonne chance d’en vivre. C’est un paradoxe.

Les vieilles dames réservent leur table au Foy. On pousse dehors les clients pour en loger d’autres à heure fixe, comme s’il existait un seul café dans cette ville. Et j’y viens à cause de cette anomalie, de cette mise en scène de la société de caste.

Combien de temps avant de me faire expulser. Je transforme en espace de travail une table précieuse, avec une vue panoramique sur la salle de velours rouge. Dans les villes où les cafés pullulent, je n’ai jamais compris cette nécessité des bureaux partagés, ces tiers lieux bien plus onéreux que le prix d’un café. Encore ce besoin de se retrouver entre semblables.

J’ai toujours souffert de n’appartenir à aucune église, pas plus religieuse que politique, et encore moins esthétique. Si on me parle de Proust, je parle d’Asimov. Si on me parle d’Asimov, je parle de Proust.

Je suis comme tout le monde pris dans mon jeu, sauf qu’il n’existe pour moi aucune académie. Et voilà pourquoi j’ai passé autant de temps avec Ératosthène, parce que j’ai trouvé en lui mon double en même temps qu’un alibi. Pour l’imiter tout à fait, il me reste à devenir l’ami des puissants. Je ne vois pas par quel miracle cela pourrait se produire.

Je n’ai pas fréquenté leurs écoles et rien de leurs idées ne m’attire pas plus que les miennes ne les attirent. Il me reste l’insondable proximité du Net, assez dégoûtante en fait. Les vitrines y brillent autant que dans les rues de la ville, à moins là encore de se diriger vers les banlieues et les campagnes, à la recherche d’un peu de sincérité.

On évoque la fin d’une époque, la crise, cette chose qui me trouble, et que le café Foy nie. Opulence, bonhomie, débauche de griffes prestigieuses. Plongez un alien là et il croirait que tout va pour le mieux sur cette planète. À moins qu’il ne se livre à un comparatif. Le café Foy accueille l’élite qui s’écarte toujours plus de la plèbe, conduisant à la cassure inévitable de l’humanité en deux classes inconciliables. La première trop riche pour la seconde qui refusera bientôt de s’agenouiller devant elle.

Que conclure après une heure au café ? Que tout va bien ou que l’effondrement menace ? L’inertie me paraît encore puissante. Tout pourrait perdurer longtemps, dans une illusion de stabilité.

Tentation dans une vitrine de Nancy.

Tentation dans une vitrine de Nancy.