Thierry Crouzet

Lire Houellebecq au bord de l’eau

Jour étrange d’après le drame de Charlie Hebdo, d’après la minute de silence universelle. Je flotte, sans même la rage pour me secouer. Peut-être que la tranquillité est la meilleure réponse à la barbarie. Faire preuve d’un peu de douceur, chercher un peu de lumière, contempler le monde.

Je roule jusqu’à une friche industrielle du bord de l’étang à l’entrée du canal du Rhône à Sète, le revers du canal du midi. Sans raison. Sauf d’y chercher la solitude. Je m’installe au bout de la vielle digue, m’adosse au phare rouge de bâbord.

J’ai commencé Soumission, non à cause de l’actualité mais parce que je lis Houellebecq depuis son Lovecraft, sorte de proximité intellectuelle de jeunesse. Je n’ai fait qu’entendre le dégoût provoqué par ce nouveau livre. Je sais Michel très fort pour le provoquer, c’est même sa marque de fabrique, un peu usée même. Il n’a plus besoin de faire du business littéraire désormais. Il ferait même mieux d’être un homme et de nous parler du fond du cœur plutôt que chercher à nous provoquer.

À ce sujet, ses premières pages sonnent comme un manifeste littéraire :

Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu.

Où es-tu Michel ? Tu me fatigues avec tes histoires de cul déjà écrites cent fois par toi. Tu sais faire, ça amuse autant que ça lasse très vite. Et je n’en suis même pas encore arrivé au moment de ton roman où tu pourrais être scabreux. Mais, j’avoue, j’aime ton annonce de vouloir provoquer jusqu’à la nausée dont Sartre a parlé sans la provoquer (tous les moyens sont-ils bons, non, certains sont vils et médiocres).

Je me questionne. Moi-même, je me cache trop souvent. Derrière des idées, des histoires, des théories. Et j’aime chez les autres justement ce que tu annonces en préambule. Entendre d’eux ce que je ne dirai jamais au bistrot. Entendre d’eux ce que je n’ai jamais dit à mon père. Alors nous devons déterrer cette boule au fond de nous.

Du sexe ? Non. Mon niveau hormonal ne m’a jamais excessivement torturé. Un peu, certes, mais pas au point de surpasser ma timidité en toute urgence. Je n’ai pas le profil d’un violeur, ni même d’un consommateur sexuel.

Au milieu des années 1990, j’ai découvert qu’il était assez facile de rencontrer des femmes avec qui partager quelques moments intimes. C’était le début du Net. Je n’ai toujours pas compris pourquoi des gens sont prêts à payer. Peut-être parce qu’écrire leur est difficile.

Pour qui sait aligner quelques mots, pour qui sait être franc, le sexe n’est pas un problème depuis l’apparition du Web. Alors pourquoi Houellebecq et tant d’autres se compliquent la vie avec cette histoire ?

J’aurais peut-être dû. Raconter ma vie sexuelle en ligne en 1995. J’aurais été à l’avant-garde. J’ai préféré vivre tout ça et écrire autre chose. À l’époque, je travaillai à ne rien faire sans fainéanter. D’une certaine façon, je suis toujours au même point.

La brise dans le dos, le bruit des vagues, le soleil pleine face, j’écris sans être capable de lire, le regard souvent détaché du clavier, les yeux vers le monde, vers l’espoir. Nos mots, nos dessins, nos chants… sont plus puissants que les armes. Les terroristes tuent et le lendemain nous dressons contre eux une armée pacifiste. Ils ont perdu la bataille depuis longtemps ces désespérés, ces vestiges d’une autre époque où la guerre était presque la seule raison d’être.

Les puissants d’hier, les Alexandre, sont les inadaptés d’aujourd’hui. J’ai dit sur Twitter qu’ils étaient fous, je ne vois pas de meilleur mot, fous au sens de hors normalité. Ça ne veut pas dire qu’ils manquent d’intelligence, bien au contraire.

Le mistral se lève. Je m’abrite comme je peux derrière la colonne du phare. La jetée file vers la terre dans le même sens que les vagues. Un pêcheur a étendu son filet. En arrivant, j’ai senti son odeur puissante, celle de mon enfance. Et c’est comme si je jouais près de mon père.

Beaucoup de gens ont moqué les blogs parce que les blogueurs y parlaient de leurs misérables vies. Ben non. On n’y a jamais assez parlé de nous. On a toujours voulu faire les clowns ou s’y prendre pour de grands auteurs. Une déprime passagère nous incite à nous livrer, puis nous nous reprenons, repartons vers l’abstraction théorique ou fictive.

Pourtant l’auteur le plus puissant parle de lui comme Michel le laisse entendre. Parfois il faut passer par un personnage pour se dire soi-même avec plus de franchise. Être soi, au fond, ce n’est pas simple. Ça demande un courage infini qui va jusqu’à l’aveu de sa médiocrité. C’est peut-être la force de Houellebecq. Être la misère d’une époque.

Mon drame est plus ordinaire. J’ai besoin des autres. Si quelqu’un me rejoignait au bout de la digue, je lui parlerais plutôt qu’écrire. J’en suis même pas sûr. C’est là que ça coince. Parler oui, mais pour aller directement dans les greniers de l’âme. La fatigue des préambules me pousse à l’écriture. Je reprends là où j’en étais la veille, quitte à tourner en rond.

Houellebecq, c’est un auteur du XXe. Il ne sort pas du cynisme. C’est un conservateur. Il gratte les vieux thèmes : sexe, racisme et Rock ‘n’ roll. Tous les rêves de conscience collective, de transversalité, de coopération l’indiffèrent. C’est une sorte de rétroviseur. Quels auteurs tournés vers l’avenir attirent l’attention ? On se souviendra peut-être d’eux plus tard, parce qu’ils auront parlé à leurs successeurs. En attendant, ils doivent se contenter de jouir de leur improbable lucidité.

Un bel endroit pour écrire en hiver.

Un bel endroit pour écrire en hiver.