Thierry Crouzet

Quand la foule fait masse,
cette masse est une nation

Politique 2.0 24/83

Narvic répond à mon billet Faire foule n’est pas sans conséquences et analyse la manifestation du 11 janvier 2015.


Je m’intéresse depuis fort longtemps (30 ans ?) à la question de la foule et à ce que l’on a écrit sur le sujet. Je retiens trois jalons :

  • Gustave Le Bon, Psychologies des foules (1895) qui a beaucoup influencé Sigmund Freud

  • Elias Canetti, Masse et puissance (1960)

  • Jean Baudrillard, A l’ombre des majorités silencieuses (1978)

Gustave Le Bon s’intéresse au phénomène de la foule sous l’angle qui apparait dans ton billet, un angle qui part avant tout de la psychologie individuelle, et qui ne s’en échappe qu’à regret, forcé de constater que la foule est un monde où la psychologie individuelle ne fonctionne plus. Il en faut une autre, une psychologie collective. Comme en physique, quand on change d’échelle, il faut aussi changer le jeu complet des lois physiques.

Cette approche fait peur à l’individu, car il se trouve comme dépossédé de lui-même, en perte totale de liberté, lorsqu’il fait foule. La foule apparait alors comme quelque chose de menaçant, imprévisible, et foncièrement irrationnel.

Avec Canetti, on change de point de vue. Canetti dégage une distinction fondamentale dans la foule, entre la meute et la masse. Une masse, c’est une meute frappée d’un phénomène d’émergence. Il en émerge « quelque chose » qui est beaucoup plus que la simple agrégation d’individus. Une meute se transforme (il dit « métamorphose ») et fait masse lorsque se produit le phénomène de la « décharge ». Elle devient alors une. La « masse fait masse ». Elle se comporte alors de manière autonome, comme un agent historique, pour le meilleur, comme pour le pire.

Canetti raffine son analyse, en s’intéressant à l’utilisation que font les religions de cette capacité à « faire masse ». Il observe que les religions ont forgé des techniques collectives, qui permettent de « faire masse » dans la durée, et pas seulement de manière ponctuelle et explosive. Ce sont des sortes de « masses lentes », qui sont régulièrement réactivées, en instillant au bon moment de petites doses qui permettent de « rejouer » la décharge, sur un mode discret (la messe catholique au quotidien, et quelques grandes manifestations, processions, de temps en temps, par exemple).

Les individus parviennent donc à continuer à participer à la masse, même hors de ces moments où celle-ci est réunie pour communier collectivement de la jouissance de sa propre existence, et dans l’expérience vécue de l’énormité de sa puissance.

Les nations, comme les religions, sont de ce type de « masses lentes », qui continuent d’exister, même lorsqu’elles ne sont pas réunies physiquement. Mais elles ont besoin d’être régulièrement entretenues par toutes sortes de symboles et de cérémonies, et elles doivent aussi périodiquement se voir prescrire une dose plus forte provoquant une nouvelle décharge, qui réactive le phénomène et lui permet de durer.

Baudrillard reprend à son compte l’analyse de Canetti sur les masses, mais il lui fait prendre un tournant radical. Il observe que les masses restent totalement, et intrinsèquement, hermétiques à ce qu’il appelle le « social » (il est encore sociologue à cette époque, ensuite il se définira comme « théoricien » ou « pataphysicien ». Il n’écrira presque plus et fera des photos !). Le « social », c’est le discours rationnel des savants, mais c’est aussi le discours des politiques, qui veulent « mobiliser » les masses. Le point commun entre les sociologues et les politiques est qu’ils cherchent tous les deux à ce que la masse ait un sens.

Or, dit Baudrillard, celles-ci refusent, totalement, obstinément. Elles ne veulent pas avoir de sens. Elles veulent être elles-mêmes, jouir d’être elles-mêmes, et expérimenter leur puissance.

Contrairement à ce que laisse penser l’analyse de Canetti (qui a vu de près la montée du nazisme), la masse, pour Baudrillard, n’est en fait pas manipulable par le politique ou le sociologue. Elle n’est pas récupérable. La masse n’est pas un phénomène explosif, ce qui lui donnerait du sens, mais c’est un phénonème implosif, qui absorbe et neutralise toute tentative d’agir sur elle.

« L’appel aux masses est, au fond, toujours resté sans réponse » résume-t-il.

Alors, comment parler de ce qui s’est produit hier ?

Ton billet est, me semble-t-il, fortement influencé par l’approche de Le Bon, qui rechigne à appréhender le phénomène de manière positive, en ce qu’il porte atteinte à ta liberté individuelle et que tu ne veux pas y renoncer. Mais il y a aussi « du » Canetti qui point sous ta réflexion, dans la crainte que le phénomène ne soit manipulé, et dans ton pronostic que les gens qui « ont fait masse » hier ne pourront qu’être déçus, quand le shoot ne fera plus effet et qu’ils reprendront pieds sur Terre…

Pour ma part, je pense qu’il ne faut pas faire de cette manif d’hier autre chose que ce qu’elle est, et lui faire dire plus qu’elle ne dit. En fait, je crois même qu’il ne faut pas lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. Il ne faut peut-être même pas, sur le mode Baudrillard, essayer de lui faire dire quelque chose, alors qu’elle ne dit, en réalité, rien.

J’ai essayé de résumer ça d’un twitt ce matin, mais je ne suis pas certain que l’on puisse exprimer ce genre d’idée en 140 signes:

« Ça marche pas comme ça. L’effet de cette manif est en entier contenu dans le seul fait d’avoir lieu. C’est tout. »

Mon opinion est que ce qui s’est joué hier est un gros épisode de « recharge » massif de la nation française, en ce qu’elle forme une « masse lente » à la manière de Canetti. Régis Debray a résumé ça ainsi ce matin : « Les Français ont réappris le chemin qui mène de République à Nation ». C’est une excellente formule.

Car c’est ce qui s’est produit à Paris qui compte. Les autres manifs en France et dans le monde ne sont que des « répliques », elle n’existeraient pas sans Paris (la nation française est ainsi faite…).

Voilà pourquoi je dis que la manif a déjà produit les effets que l’on pouvait attendre d’elle, dans le seul fait qu’elle ait eu lieu. Elle réaffirme aux yeux de ceux qui y croient, que la nation française existe. C’est tout. C’est ce que j’appelle un phénomène performatif (« Quand dire, c’est faire »). Le groupe existe, car il se réunit et il affirme, surtout et avant tout pour lui-même : « nous sommes là, donc j’existe ».

Alors, ensuite, on peut essayer de faire dire un peu plus que ça à cette manif. Les politiques et les sociologues vont s’y atteler au plus vite, bien entendu. On peut donc s’attendre à un débat de fond sur la nature même de la nation française, et sur l’interprétation du message qu’elle vient de lancer, avec l’énormité de la puissance que l’on a entendu hier.

Ça relève forcément de l’interprétation d’un oracle. Car, on l’a souvent remarqué, les nations s’expriment généralement de manière obscure et prophétique. Le message est toujours difficilement interprétable. Il ne l’est le plus souvent que de manière au mieux polysémique, au pire contradictoire ou confuse.

On n’aura droit à tout, je vous préviens: la nation c’est la République et rien de plus ; la nation, c’est l’histoire ; la nation, c’est la terre ; la nation, c’est le sang versé, etc. On aura droit aussi, bien entendu, à : la nation, c’est le sang, voire la race, et rien de plus… Eternel débat, sur lequel, bien entendu, aucun politique, ni aucun sociologue n’est d’accord.

Mais une chose est claire pour tous ceux qui ont manifesté hier: on ne sait peut-être pas ce qu’est la nation française ou bien on n’est pas d’accord sur ce que c’est, mais, au moins, nous sommes sûrs qu’elle existe encore. Contrairement à Zemmour qui assurait récemment encore avec aplomb qu’elle s’était suicidée !

Pour ma part, j’en resterai à Baudrillard. Cette masse d’hier est obstinément revêche à toute tentative de lui attribuer un sens, de faire d’elle un objet « social ». Elle est là, massivement posée entre les places de la République et de la Nation. Et tu fais avec ! On la croyait disparue ou mourante. C’est faux. Elle est toujours là, aussi massive et énigmatique qu’au premier jour…


Ma réaction réflexe à cette belle perspective, selon moi très compatible avec mon analyse.

Spinoza est pas si loin de Baudrillard. Quand la foule se forme, elle n’obéit plus à personne selon lui, elle est elle-même. Et je suis assez d’accord… mais ce elle-même émergeant n’est pas déterminable a priori. Une chose est sûre elle dépasse les atomes individuels, et c’est pour ça qu’elle n’est pas manipulable (mais récupérable c’est une autre histoire, puisque ça se joue après et que la foule n’a plus à donner son avis à moins de se reformer pour devenir autre que ce qu’elle était).

Pour ma part, je n’ai jamais été décliniste, ce discours ne m’intéresse pas. J’ai assez voyagé pour savoir que la France a justement une qualité émergente qui lui est propre et pas prête de s’éteindre. Suis pas sûr d’avoir senti hier cette chose qui selon moi est très française… un art de vivre particulier… mais je n’étais pas dans la rue. Et comme les photos sont belles, même si un peu trop militaires, je me dis qu’il y avait beaucoup de la France dans les rues.

Ce qui me gêne dans la foule, c’est la communion, la grande messe, la charge symbolique, l’idéalisation, tout ce que je n’aime pas dans la religion et dans le culte de l’état. Et d’une certaine façon ce qui anime aussi les fanatiques, au nom des mêmes mécanismes transcendantaux.

Je sais qu’il est bon de se baigner dans la foule, mais je sais aussi que cette griserie est dangereuse… et qu’elle peut entraîner des débordements qui m’effraient.

Reste que la guerre, c’est une histoire de foule, et que sans foules obéissantes il n’y a pas de possibilité de guerre. Et la guerre, c’est un truc de nation, un truc français aussi, que je suis prêt à laisser de côté.

Si foule il y a, elle doit désobéir.

Nation par Martin Argyroglo.
Source