Thierry Crouzet

Voir le monde comme un paysage

Au cours d’une conférence de l’écologue Philippe Martin, j’ai appris l’année dernière que je vivais dans la région d’Europe avec la plus grande biodiversité. Le midi. Nature façonnée par l’homme. Un grand jardin à la flore et la faune importées de l’Afrique du Nord, mixées avec celles de l’Europe du Nord, ce qui donne une combinaison unique. Alors, quand une journée ensoleillée de février tape à ma porte, pas question de manquer cette occasion de m’en aller dans la garrigue en quête des premières floraisons.

Au début de mes promenades, j’ai soif de tout voir alors je photographie avec mon smartphone. Mauvaise idée, parce que je regarde mes mails. Un ami m’écrit :

Dans un monde complexe, il faut des alliances hétérogènes et circonstancielles.

L’odeur des poireaux sauvages m’échappe tout à coup. Mon cortex préfrontal prend les commandes. Tout ça parce que je ne suis pas d’accord avec mon ami. Quand tu as compris que le monde était rond, tu peux bien tenter d’expliquer aux conservateurs pourquoi il n’est pas plat, mais il t’est désormais impossible d’accepter leur façon de concevoir la géographie.

Quand on s’approprie la complexité, il est difficile de pactiser avec ceux qui nient ses conséquences. Ce serait comme faire de la physique newtonienne dans les domaines où celle d’Einstein s’impose. À force de vouloir ménager la chèvre et le chou, on finit par n’être nulle part. C’est un peu le choix de la presse papier. Si volontairement consensuelle qu’elle finit par ratifier la pensée commune.

Tout ce qu’elle voit est vu comme on nous l’a enseigné à l’école. Rien n’est remis en cause. Quand on parle d’économie, on confond allègrement les valeurs et les unités utilisées pour les quantifier. On manipule des millions sans se demander en premier mieux comment ils sont apparus. Question pourtant banale dans le monde biologique, monde complexe par excellence, où la théorie de l’évolution est reine.

Si quelque chose existe, il faut se poser la question de son apparition. L’argent n’a pas toujours été là. Il a donc été créé. La question du comment se pose. Refuser de l’envisager, c’est refuser la complexité.

Question triviale par rapport à l’histoire d’un asphodèle. Question tout de même importante dès que je quitterai la garrigue pour le monde de mes semblables.

Je m’étonne toujours de me retrouver seul dans ces endroits magnifiques par un temps magnifique. Au loin, je devine une route, une ville avant la mer. J’entends les vagues bruits d’un chantier. Peut-être une pelle mécanique.

Je suis seul, seul sous un soleil tiède. Être seul sur les chemins du monde, c’est comme être seul sur celui des idées ou de l’art. Des bassins versants nous attirent tous aux mêmes endroits. Je jubile de ma solitude. La joie enfantine de désobéir. Devant moi s’empilent des terrasses dressées par les anciens pour soutenir les vignes et les champs d’oliviers.

La garrigue est une sorte de livre à ciel ouvert. Je me suis assis sur une pierre parfaitement taillée, posée au bord d’un sentier lui-même de toute évidence ouvert sur un mûr de soutènement sous-jacent. À vrai dire, je ne suis pas seul. Le passé me transporte.

La solitude est illusoire. Le découvrir éclaire mon regard. L’air encore frais se glisse dans mes poumons en une grande caresse intérieure. Je suis avec tous ceux qui un jour se sont reposés sur cette pierre, avec tous ceux qui ont construit ce paysage pour en faire un chef-d’œuvre.

Des auteurs se battent pour défendre leurs droits d’auteur. Je n’ai aucun droit. Je n’existe pas sans le chemin qui m’a mené à travers la pinède jusqu’au point où je me suis mis à écrire. Je dois partager, c’est impérieux, ça ne se discute pas. En tant qu’auteur, je n’ai aucun droit, seulement des devoirs. J’ai la chance d’avoir le temps de marcher et de me laisser traverser par des impressions. En faire autre chose qu’un cadeau serait presque un sacrilège.

Je prends de la hauteur et découvre les couches de paysage. La nature redevenue sauvage tout d’abord, les vignes encore rouges, quelques usines aux cheminées fumeuses, la ville, l’étang et la mer, coupés et recoupés par les collines si bien que j’ai l’impression d’habiter un archipel, avec des ports, des passages, des ponts, de longues plages courbées vers le sud comme pour mieux attirer le soleil.

Un frisson agite les cistes cotonneux, de leur plus beau vert chlorophylle en cette saison, gorgés d’eau et pas encore collants comme en été. Je suis du regard une ligne haute-tension. M’arrête sur quelques pins maritimes, bouquets noirs sur le contre-jour. C’est un paysage à dévaster l’esprit d’un peintre et à rendre impuissant un photographe. Il faudrait étaler l’image en longueur, lui faire entourer toute une salle d’exposition.

Des artistes aiment les gros plans, j’aime les vues lointaines qui révèlent l’enchevêtrement du monde. Le gros plan quête l’archétype, l’universel. Le plan large s’intéresse à la complexité. Il ne veut pas avoir de sujet, de centre, de motif. C’est une étendue à explorer sans que l’artiste maîtrise quoi que ce soit.

Si j’aime autant le paysage, c’est sans doute pour une proximité intellectuelle. Mon cerveau entraîné à le ressentir à force d’adopter une vision numérique du monde, porteuse de toute la complexité des interactions qui ont depuis toujours échappées aux investigations de la pensée analogique, forcée de rechercher des invariants, des idéaux, pour interpréter les phénomènes par une espèce d’arithmétique causale, alors que la pensée numérique, ne recherche pas la compréhension directe, mais plutôt se satisfait de simuler les phénomènes, de leur redonner vie à partir de quelques mécanismes élémentaires que les ordinateurs peuvent répéter indéfiniment jusqu’à ce qu’une réalité émerge. Dans le cas contraire, il faut recommencer, proposer un autre jeu de règles. Cette façon de voir le monde en paysagiste est assez particulière. Elle est la mienne du haut de ma garrigue.

Un paysage sur lequel il faut zoomer pour l'explorer.

Un paysage sur lequel il faut zoomer pour l’explorer.