Thierry Crouzet

L’art de voir

J’ai trouvé. Ça commence par une photo croisée par hasard sur le Net. Puis je demande au desk de l’hôtel comment atteindre cet endroit. Prendre le tram 38, puis marcher. Me voilà sur les hauteurs de Vienne, dans le village de Grinzing, aux maisons colorées.

Grinzing

Très vite je grimpe au milieu des vignes, puis des villas chics, avec une vue de plus en plus large sur la ville et le cours rectiligne du Danube. Le soleil perce de temps à autre. Des raies de pluie grisent l’horizon. J’emboîte un chemin de traverse en direction d’une maison jaune. Je m’assois sur une souche coupée raz. Au bord d’un sentier, en haut d’une vigne impeccable, que deux vignerons taillent à la tronçonneuse. Étrange pratique.

Deux vallons s’opposent, comme deux belles fesses entre lesquelles se love Vienne dans le lointain. Sur le vallon de gauche, un camion pose une cabine rouge incongrue. Sur l’autre, des villas cascadent. Il pourrait pleuvoir à tout moment. J’écris pour fixer en moi les images qu’aucune photographie de réveillera jamais.

Vignes

Plus que l’image, je fixe la sensation de voir, le plaisir profond qui s’éveille, une légèreté chaque fois invraisemblable, toujours renouvelée, quand je me retrouve où les autres ne sont pas, et s’ils y étaient, je ne pourrais y être avec autant de tranquillité, surtout, plus rien ne serait semblable, des bistrots remplaceraient les vignes, il me faudrait aller plus loin, pour voir par moi même, parce que les autres, que je le veuille ou non, dirigent mon regard et je dois batailler contre eux pour essayer d’être moi-même.

Je suis à l’extrême fin de la chaîne des Alpes. Sur leur ultime vallonnement. Ce n’est pas rien comme lieu géodésique, surtout pour moi qui vis non loin de la rive ouest.

Vignes

Une coulé de soleil sur mes épaules. Presque improbable parce que le ciel ne montre que des moutonnements plus ou moins inquiétants. Un spot s’est fixé sur moi et nulle part ailleurs.

Des chiens aboient. Des oiseaux chantent quand les tronçonneuses se calment. Deux cheminées au loin dont l’une crache une épaisse fumée. Des tours. Les monuments fondus dans les alignements de toitures.

J’ai commencé hier un livre sublime. Pilgrim at Tinker Creek d’Annie Dillard. L’art de regarder ou plutôt la jouissance de voir. Ce plaisir intense de se pencher sur l’herbe à mes pieds, de remarquer la boue où une chaussure a planté ses crampons, et je songe à l’homme ou à la femme passé par là, peut-être avec son chien, en rêvant à je ne sais quelle épopée.

Dillard évoque la merveille de voir pour la première fois, et comment ça peut être tous les jours la première fois, comme pour un aveugle qui retrouve la vue après une opération. Il faut l’écrire, parce que l’émotion est trop forte, presque insoutenable. Dillard sait la transmettre, nous donner envie de nous mettre en route. Je sais déjà que je replongerai dans ce livre quand je douterai. Il exhalate la vie simple et insurpassable.

J’ai critiqué Vienne, je me suis laissé tourmenter par ses artistes, par la rigueur monumentale de son architecture néoclassique, j’ai besoin de me rapprocher d’elle par le dehors pour l’aimer. J’ai commencé avec elle comme un malotru. Je l’ai prise tout de suite. Sans préliminaire, à sec. Ça devrait être plus romantique, plus progressif, un long cheminement vers l’extase. De grandes bouffées de vent passent au-dessus de moi. Elles amènent plus de soleil.

Vignes


J’achève mon périple au Leopoldsberg. Durant une partie de l’ascension, une jeune fille sortie de nulle part, en collants noirs et chasuble jaune fluo, courrait devant moi, sans réussir à me lâcher. J’avoue que j’en ai oublié de regarder le paysage. Elle s’est arrêtée à l’entrée d’un immense bâtiment moderne, en haut d’une colline, une université.

Le Leopoldsberg est un palais en ruine sur un promontoire en surplomb du Danube. Plus le moindre rayon de soleil. Des blocs de neige. Trop froid pour m’attarder et rêver bien que la vue le mérite. Je me réfugie dans un bus qui me ramène à Grinzing. La grisaille a comme effacé les couleurs des maisons et des cafés, je saute dans le tram 38 et rentre à Vienne.

Danube

Je n’ai lu que les deux premiers chapitres du Dillard, mais elle évoque pour l’instant le plaisir de voir autour de chez elle, près d’un bras de rivière qu’elle ne finit jamais d’explorer parce que tous les jours il se révèle différent. J’en suis au même point avec mon étang qui depuis mon enfance ne cesse de me surprendre par ses reflets.

Je ne suis pas sûr qu’une ville puisse produire les mêmes effets. Si, parfois, bien sûr, mais alors rien de spécifiquement propre à une ville, à une rue, c’est comme si « le voir des villes » était dans toutes les villes le même, alors qu’il exige de nouveaux apprentissages dans les campagnes. OK, je ne suis pas objectif.

J’atterris au Café Central. C’est mon dernier jour. Je craque pour un mille-feuille et un chocolat chaud. Rien à dire, la qualité est là, sans que ce soit la classe internationale de l’ancienne boulangerie de la rue du Buci à Paris. Le mille-feuille exige plus de feuilles, plus de légèreté, plus de nuances de vanille. Ici, j’ai un produit normé, correct, mais sans la moindre explosion gustative. Ce café n’est qu’un piège à touristes. Je le sais bien, j’y viens pour sa situation, aussi pour le relatif confort que j’y trouve ainsi qu’une très bonne connexion.

Me voilà en train d’hésiter entre une bonne pâtisserie et un bon débit. Il faut dire que les pâtisseries impliquent désormais chez moi un trop faible débit intestinal, ce qui me fait inévitablement pencher vers l’autre connexion, moins immédiatement toxique.

La faiblesse d’après l’extase me tombe dessus, appuyée par le froid, la grisaille, la torpeur du café. Je ne vois aucun livre, que des téléphones. Le temps du papier est bel et bien révolu. Le constat est évident quoi que disent les études. Ça crève les yeux.

Je m’en fiche d’ailleurs. Que les gens lisent ou pas, qu’ils me lisent ou pas, sur papier ou sur téléphone, j’écris tout de même, bien incapable de prévoir comment ils me liront s’ils le font.

C’est une grande libération. Écrire en ne pensant qu’au texte, et parfois même presque pas, en essayant de transformer l’écriture en traduction directe de la pensée. Plus de travail, de recherche, d’esthétique consciente, plus qu’une forme de télépathie. Avec peut-être l’espoir que mes textes seront un jour projetés en vous. Voilà à quoi je pense, comment je vois l’écriture, pour une technologie qui n’existe pas encore. Quelque chose qui dépasse les mots, leur musique, leur rythme, quelque chose de plus primal.


Le froid me pousse dans un nouveau musée. Des paysages du XVIIIe me procurent d’aussi fortes sensations que si je les voyais par moi-même, comme si le peintre avait emprisonné le moment pour me le rendre. Et m’éloigner de la toile me déchire autant que m’éloigner des vignes de Grinzing.

Christian Gottlob Hammer

Je m’achève devant mon Picasso, celui que j’ai dessiné et redessiné, copié plusieurs fois. Cette toile de 1952, faite à la va-vite, comme ce texte, c’est tout l’art de Picasso. Le cubisme de la jeunesse absorbé, digéré, repris juste pour servir une vue.

J’aime cette époque de Picasso plus que toutes les autres. C’est l’époque des séries. Des aventures narratives. Une époque heureuse, où plus rien ne reste à prouver, sinon à attraper la lumière du Midi. C’est peut-être à cause de ce tableau que je n’ai jamais imaginé vivre ailleurs qu’au bord de l’eau.

C’est un beau cadeau pour boucler mon séjour. Parce que j’ignorais que ce tableau se trouvait ici. J’y serais venu tout de suite si je l’avais su. Sans le froid, je serais passé à côté.

Picasso