Thierry Crouzet

La flemme du journaliste vis-à-vis de l’auteur

Je déteste la pétrification sociale. Samedi soir, je croise un vieil ami : « Je vais te présenter un écrivain. » Le gars approche, je lui serre la main. Mon ami dit de moi que je me mets à écrire, genre il a besoin d’encouragements le pauvre, et le voilà qui se lance dans un éloge du nouveau venu.

Pour mon ami, je suis resté le techos qui s’est mis à écrire il y a trente ans. Je suis censé être fidèle au portrait de moi en jeune homme. Les marqueurs sociaux nous collent à la peau. Depuis 2011, un nouveau s’attache à moi avec une insistance malsaine : la digital detox.

Je perds patience quand on me parle de cette affaire. Je n’en peux plus de toujours répéter les mêmes réponses. J’ai l’impression qu’on gravera sur ma pierre tombale : « Le déconnecté ». Alors je n’ai pas trop envie d’être aimable, surtout avec les journalistes. J’entame ici un Q&A pour qu’ils viennent le copier-coller, non pas pour traiter de la digital detox, mais de l’intox dans la presse.

— Pourquoi se lancer dans une digital detox ?

— Si vous aviez lu J’ai débranché, troisième chapitre, Nuit de la Saint-Valentin, vous ne me poseriez pas cette question. Vous n’avez même pas d’excuses. Cette partie du texte est disponible gratuitement dans toutes les librairies numériques. J’en déduis que vous avez décidé de m’interviewer sans même perdre deux secondes à me lire. Pour quelles raisons devrais-je moi même vous consacrer quelques minutes ? Parce que vous allez faire ma promotion, c’est ça ? Vous avez encore cette idée ringarde à l’esprit ? Je n’en ai rien à faire de la promotion. Je cherche juste à rencontrer des gens, à échanger avec eux. Alors écrivez un truc intéressant, faite marcher votre cerveau deux secondes et peut-être vous réveillerez quelques images dans la tête de vos lecteurs… sinon ne nous étonnez pas qu’ils soient de moins en moins nombreux.

Tous les auteurs se plient à ce jeu des questions vides qui mènent à des articles vides, d’autant qu’il faut bien sûr être bref. Nous devrions refuser systématiquement ces mascarades. Primo pour le bien des journalistes, pour qu’ils arrêtent de se croire journalistes. Deuxio pour ne pas faire perdre de temps aux lecteurs. Tertio pour nous-mêmes parce que nous n’avons aucune raison de collaborer avec un système moribond, parce que nous n’avons pas à courir après de mièvres citations, parce que nous n’avons pas à édulcorer nos écrits. Nous ne devrions accepter que les questions surprenantes.

— Avez-vous replongé depuis votre digital detox ?

— Une journaliste m’a presque engueulé au téléphone parce que je bloguais autant qu’avant et même publiais encore des statuts sociaux. Je l’avais trahie, et surtout j’avais trahi l’angle qu’elle comptait donner à son article. Mes réponses ne tombaient pas pile-poil dans les clous fixés par sa rédaction. Depuis longtemps le journaliste n’est plus là pour écouter et traduire. Il est souvent l’employé d’une officine marketing qui tente de satisfaire un lectorat idyllique et inexistant.

Il suffit d’analyser ses mots : « Avez-vous replongé… » On sent déjà que le Net serait mal, un truc dangereux. La perche est tendue dans un sens auquel il me sera difficile de me soustraire. Au nom du mythe de la digital detox, je ne devrais donc pas me reconnecter. Je devrais jouer un rôle pour bien passer à la TV et amuser la galerie. Alors oui, je suis autant connecté qu’avant et je vous emmerde. J’ai écrit J’ai débranché pour comprendre ce qu’être connecté signifiait (vous le sauriez si vous l’aviez lu), je crois que j’ai un peu avancé, ce qui me permet aujourd’hui de mieux vivre ma connexion, notamment en disant ce que je pense sans davantage me préoccuper de l’impact de mes sorties sur mon image.

Si je n’avais pas débranché, je serais sans doute aujourd’hui incapable d’envoyer bouler les journalistes fainéants. Mon ascèse a fait voler en éclat le business de la réputation qui ni ne fait bouffer ni ne rend heureux, sauf les faiseurs de réputation.

PS1 : Je suis un peu triste pour le journaliste sur qui cette remontée biliaire tombe. Ce n’est pas plus sa faute que celle de centaines d’autres.

PS2 : Interrogez-moi sur tous les autres sujets : Le geste qui sauve, par exemple, bien plus important pour l’humanité que la digital-detox, ou sur la littérature, bien trop maltraitée en ce moment, ou sur notre Internet hubérisé et décadent.

Mieux vaut lire des livres que des articles écrits par des robots.

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