Thierry Crouzet

Août 2015

Vendredi 21, Maillardou

Au sujet de Richard Dehmel, Rilke dit qu’il écrit comme en rut. « Parce qu’il n’éprouve l’amour qu’en mâle, et non en homme, il y a en lui quelque chose d’étroit, de sauvage, dirai-je, de haineux, de passager : il y a du « non éternel » qui rabaisse son art et le rend équivoque et douteux. Cet art n’est pas sans taches : il porte la marque du moment et de la passion. Peu en restera. »

Je me sens trop souvent dans cet état quand je blogue. J’ai donc décidé de m’imposer un petit purgatoire. Écrire dans un carnet, puis, éventuellement, copier quelques extraits et les publier de temps en temps.

Je voudrais que mon blog ne soit plus que littéraire ou presque, je voudrais laisser vivre les énervements en dehors, les digérer, qu’ils entrent dans des expositions plus lentes et s’écartent du mode journalistique, et de ce ton très à la mode sur les réseaux sociaux. Une envie d’être à contre temps…


Les gens sont étranges : ils se croient politiquement actifs en établissant une liste noire de quelques entreprises, puis s’acoquinent avec d’autres tout aussi nocives. C’est le système à l’origine de ces entreprises qui est pernicieux. Nous y sommes tous soumis : énergie, alimentation, culture… Il est quasi impossible de ne pas pactiser avec l’ennemi. Je préfère jouer de lui contre lui-même.

Samedi 22, Maillardou

Je suis ronchon, c’est comme ça, je ne peux pas m’empêcher de râler et de noter ce qui déraille. Aujourd’hui, c’est le RaysDay 2015, la fête de la lecture, des lecteurs et des auteurs. Tellement de textes sont diffusés et tellement peu de lecteurs se manifestent que s’en est presque comique. Nous sommes plus nombreux à écrire qu’à lire. Et nous n’avons même pas le temps de nous lire nous-mêmes.


Une lectrice me dit qu’elle préfère me lire en ligne qu’en ebook ou en livre. Elle est d’aujourd’hui, mais il nous reste encore beaucoup de code à écrire pour donner en ligne la fluidité aux textes longs, aussi bien pour le lecteur, que pour l’auteur.

Lors d'un footing en fin d'après-midi sur les hauteurs de Saint-Avit.

Lors d’un footing en fin d’après-midi sur les hauteurs de Saint-Avit.

Dimanche 23, Balaruc

Si je parlais allemand, j’écrirais la vie de Franz Xaver Kappus pour essayer de comprendre si les lettres que lui adressait Rilke ont influencé sa vie. Il me paraît toujours aussi important d’écrire des vies et d’en lire, pour essayer de mieux mener la sienne, et il n’existe aucun âge pour cesser de se réformer.


Je relis les lettres de Rilke parce que l’idée m’a traversé d’écrire aux jeunes auteurs qui ne cessent de me questionner sur Wattpad. L’exercice me paraît hasardeux. Même Rilke se fait piéger à donner des conseils foireux : « Laissez faire la vie. Croyez-moi, la vie a toujours raison. » Quel galimatias de stoïcien. J’aurais plutôt tendance à dire que la vie a toujours tors, parce qu’elle finit par nous tuer. Ces généralités n’ont de toute façon aucun sens.


Quand j’ai lu pour la première fois les lettres de Rilke, je n’ai pas eu la curiosité de chercher Niels Lyhne, roman de Jens Peter Jacobsen. Vingt-cinq ans plus tard, en deux clics je le télécharge.


On va à la mer jouer dans les vagues. On se glisse entre deux orages. Ciel terrible au-dessus des collines derrière nous. De retour à la maison, les enfants posent leurs combis et courent nus sous les trombes d’eau.

Retour à la maison.

Retour à la maison.

Lundi 24, Balaruc

Quand je parle d’Amazon, quand je joue avec ses services, des gens me traitent avec condescendance : « Non, merci, pas pour moi. » On les dirait les plus fervents défenseurs d’une espèce de déontologie anti-capitaliste. Mais ont-ils une voiture ? Ils y mettent du carburant fabriqué par qui ? Et ils se chauffent chez eux, sans doute : avec de l’énergie fabriquée par qui, par quel moyen ? Et pire, ils utilisent en toute probabilité de l’argent : fabriqué par qui ? Ces gens se croient politiquement éveillés en refusant une pièce du puzzle, mais en acceptant les règles de toutes les autres. Il n’existe malheureusement, à mon avis, que deux possibilités : soit se faire ermite, soit utiliser toutes les pièces boguées les unes contre les autres.


Avant, on vendait les livres au kilo, maintenant à la page lue, et franchement, je préfère cette seconde solution. Au moins, je sais à quoi m’attendre quant à mon lectorat réel.

Mardi 25, Balaruc

Après quelques jours de météo agitée, nous entrons dans le régime calme du second été, à l’air limpide, au soleil doux… Une merveilleuse invitation à la promenade.


Les jeunes lisent sur téléphone et ils lisent en ligne sous format ebook (la preuve : Wattpad). Pour qu’ils lisent les blogs, il faut leur donner l’aspect d’un ebook (offrir la possibilité de passer du mode rouleau au mode livre, du rotulus au codex).


Je reçois une newsletter destinée aux auteurs. Des formateurs y proposent des stages pour nous apprendre des logiciels déjà dépassés et pour un prix qui frise les meilleurs de nos à-valoir, quand nous en touchons.

Mercredi 26, Balaruc

Beaucoup de romans ressemblent à des puzzles. Au fil de la lecture, j’assemble leurs pièces avec plaisir, mais à la fin je n’éprouve rien, sinon l’impression d’avoir perdu mon temps.

Samedi 29, Balaruc

Plus je suis concentré sur un essai ou une fiction, moins j’écris à côté, notamment sur le blog. C’est comme si travailler sur un texte long réorientait mon activité cérébrale, lui donnant un but unique. Si je n’écrivais que des textes courts, détachés les uns des autres, je ne me sentirais pas entier.


Je dors mal, surtout quand j’ai fait du sport dans la journée. Je me réveille parfois avec l’impression de tomber. C’est ce que j’ai ressenti puissance mille en 2011 avant de me déconnecter. Mon trouble n’avait peut-être aucun rapport avec ma suractivité numérique.

Je finis seulement aujourd’hui par lancer la requête « difficulté à dormir après sport ». Dans un forum, je découvre des gens qui souffrent des mêmes maux que moi. Il s’agirait d’éréthisme cardiaque. Je tombe sur un témoignage qui recouvre le mien : « Après une séance le soir, il m'arrive de me réveiller au beau milieu de la nuit avec brutalement des baisses de pulsations, ce qui pour ma part a pour effet de me redresser de manière soudaine (c'est difficile à décrire comme sensation, on a l'impression de tomber d'un ascenseur, on ressent un grand vide d'un seul coup). C'est assez flippant et pour ma part j'ai beaucoup de mal à me rendormir. »

C’est exactement ça, mon cœur bat sur un rythme différent, ce qui bouleverse toute ma mécanique mentale, et renforce mon angoisse naturelle. J’espère que mettre en mots m’aidera à mieux gérer.

Deux choses assez étranges. 1/ Pourquoi avoir attendu des années avant d’effectuer une chercher à ce sujet sur le Net ? Je passe ma vie à lancer des requêtes, mais pas sur ce qui me concerne de près. Une tendance à être dans l’esprit plus que dans le corps. 2/ Pourquoi aucun des médecins que j’ai pu consulter n’a mis des mots sur mon trouble ? Le Net me révèle pourtant sa banalité. L’auto-diagnostic à un bel avenir. Démonstrations des limites de la médecine occidentale. Elle ne nous aide pas à mieux vivre, juste à survivre.


Tim et Émile lisent des BD empruntées à la médiathèque. Pourquoi encore acheter des livres ? Quand le prêt est possible, facile, convivial, seul le matérialiste songe encore à posséder. Et dire que la médiathèque n’est qu’un minuscule internet. Conséquence : dans une société consciente des problèmes écologiques, des dangers du consumérisme, la survie des créateurs ne peut plus passer par l’acquisition d’objets physiques ou dématérialisés. Il faut inventer autre chose : le don, le mécénat, le revenu de base…


Tous ces auteurs qui annoncent leur nouveau livre. J’en suis écœuré. Écrire et ne rien dire. Et même ne pas publier. Garder tout ça pour moi… pour ma seule édification, avec le risque de sacrifier le style, de ne plus songer à la forme, et donc de perdre une des puissances propres à tout art. Tendre toutefois vers la discrétion, la même que dans la forme. Faire que l’art ne se voit pas. Le cacher dans la banalité d’un roman grand public.


J’allais annoncer que One minute avait dépassé les 150K lectures, je m’abstiens. Je ne peux pas critiquer un comportement et l’entretenir. C’est aux lecteurs d’entraîner les lecteurs. Me contenter d’annoncer les publications avec le moins d’emphase possible. Faire confiance à un robot pour cette fonction.


J’écoute Pablo Servigne parler de Comment tout peut s’effondrer. Oui, le monde thermo-industriel est mort, mais rien ne prouve que le monde solaro-industriel le soit, avec solaire pris au sens large, parce que la photosynthèse c’est du solaire.

Même si je suis persuadé qu’on ne peut pas prédire l’avenir, même si j’ai publié un livre sur le sujet en 2006, je crois à certaines lois empiriques comme le progrès exponentiel des technologies. La techno de demain n’existe pas encore. On ne peut rien dire à son sujet. Tirer un trait à partir de ce que nous connaissons n’a aucun sens. Oui, il faut envisager le pire, vivre autrement, d’ailleurs c’est chiant le modèle actuel, mais l’effondrement civilisationnel n’est pas inévitable, parce que notre civilisation est technologique, et que la technologie peut se sauver elle-même (un peu avec notre aide).

OK, je ne suis pas tous les jours aussi optimiste, surtout quand je me confronte à la connerie ambiante. D’ailleurs, je ne devrais pas parler du monde solaro-industriel, mais du monde solaro-artisanal et avec du monde info-artisanal… ils ont déjà bien booté, et ils s’épanouiront quand le vieux monstre piquera du nez. La renaissance est dans l’effondrement comme le suppose Pablo Servigne.

Dimanche 30, Balaruc

J’aime Attali quand il déclare « Le monde s’approche d’une grande catastrophe économique. Et personne n’en parle. » Rhétorique pour paraître malin : affirmer que les autres sont plus cons, et surtout éviter d’avoir à citer ses devanciers innombrables.


J’écoute les deux heures de conférence de Pierre Brunel et Eddie Breuil sur Les illuminations. Où je découvre que rien ne prouve que Rimbaud en soit l’auteur. C’est un récit d’une puissance romanesque extraordinaire.

Lundi 31, Balaruc

Aujourd’hui rentrée pour Émile, demain pour Tim, changement d’école, passage à la ville, terminer le vélo tous les matins. C’est comme tourner une page, abandonner un rituel pour un autre.


Isa me demande de lui acheter un ebook : « Pour une fois, ils font un effort sur le prix. » Mais elle n’a pas vu que la version poche est moins chère. Dans ces cas, j’achète, je pirate, je me fais rembourser.


Adriana Karembeu débarque sur Twitter, il est plus que temps de déguerpir. Je ne sais juste pas encore où.


En toute fin d’après-midi, nous allons body surfer de beaux rouleaux. Une mer de houle, pas un souffle de vent, de larges nappes de crème déboulent sur la plage, certaines d’un bon mètre, ça secoue. Tim repart un peu groggy.