Thierry Crouzet

L’écriture, le code, l’incompréhension…

NetLittérature 19/94

Voici un dialogue tronqué, qui tourne mal, au sujet de La mécanique du texte et l’art d’écrire aujourd’hui. Je ne laisse que mes réponses incomplètes, parce que mon interlocuteur a fini par refuser de voir ses mots et mes critiques juxtaposées.


Est-ce que je veux être absolument moderne ? Cette injonction a été mienne dès que j’ai commencé à écrire à la fin des années 1980. Il n’était pas question alors que j’écrive un roman qui reprendrait une forme déjà usée. Je devais inventer ma forme, changer quelque chose dans la façon de raconter des histoires. Je ne voulais pas avoir du succès, mais inventer un truc qui ferait date. C’était une ambition dingue. Le résultat a été des livres illisibles qui au final n’ont rien changé d’autant qu’ils n’ont pas été publiés.

Et puis le Net est arrivé, en même temps j’en suis revenu à une pratique ultra classique du carnet (c’était avant le blog), donc en refusant a priori l’expérimentation. Je me suis mis à écrire pour mieux voir le monde, non pas pour le devancer, juste pour chercher à l’éprouver avec plus d’intensité (sans doute sous l’influence de L’Empire des signes de Barthes). Quand on demande pourquoi j’écris, je réponds toujours que c’est pour mieux voir (et quand il m’arrive encore de dessiner, c’est pour la même raison, et aussi quand je photographie).

Dès ce moment, je me fiche éperdument d’être moderne. Je cherche juste à être présent au monde, à ne pas me laisser submerger par la vague. Bien-sûr ceux qui produisent des œuvres formellement archaïques m’énervent parce que je trouve qu’ils nous forcent à porter des lunettes colorées. Ça m’énerve parce que j’essaie de voir clair (tout en sachant que c’est illusoire). C’est ma volonté de voir ce que j’ai sous les yeux qui me pousse vers le contemporain, vers tous les outils qui pourraient m’aider à mieux voir, et que je me dois d’expérimenter, comme d’autres en d’autres temps ont usé des drogues.

Tu dis chercher l’immuable. Ça nous met sur deux plans philosophiques opposés. J’ai été un temps essentialiste, avec Proust/Schopenhauer, avant que cette position élitiste me dégoûte, d’autant qu’elle justifie la société de classe. Pour moi, il n’y a rien d’immuable, pas même les lois physiques, dont une variation a été tirée au sort lors du Big Bang et qui s’éteindra avec notre univers.

Dans cette perspective, le langage est un truc apparu sans doute avec l’Homo habilis il y a deux millions d’années, l’écriture sans doute en Mésopotamie il y a bien moins longtemps. Ces choses n’ont rien d’invariant (puisqu’elles n’ont pas toujours existé sauf à les chercher dans une réalité supérieure). Si demain nous devenons télépathes, tout cela passera aux oubliettes. Le langage est une technologie transitoire qui n’a rien d’immuable sur le long terme.

Selon moi, il n’existe que des variables qui s’ajustent plus ou moins vite, celles propres aux outils d’écriture changeant à grande vitesse en ce moment, et il me paraît naturel pour un écrivain de s’intéresser à ce changement, qui affecte sa vie quotidienne pour peu qu’il soit curieux (cherche à voir le monde).

Bien sûr, certaines choses changent moins vite que d’autres à l’échelle d’une vie humaine. Ça vaut peut-être la peine de les interroger (mais d’autres l’ont déjà fait en général) et, si ces choses changent peu, c’est parce que nous les acceptons de fait. Mon job d’écrivain, c’est de mettre les mains dans le cambouis, pas dans les idées platoniciennes auxquelles je ne crois pas. Je suis pragmatique, un pragmatique ne peut se vouloir moderne, il cherche juste à vivre avec les contraintes de son temps.


Je ne crois guère à la possibilité de prendre de la hauteur, et donc d’oublier les conditions de production des œuvres. Je suis du côté de Sainte-Beuve et pas de celui de Proust comme je l’ai expliqué dans un billet. Je suis tombé sur une réflexion de Faulkner pour moi inacceptable:

I will protest to the last: no photographs, no recorded documents. It is my ambition to be, as a private individual, abolished and voided from history, leaving it markless, no refuse save the printed books; I wish I had enough sense to see ahead thirty years ago, and like some of the Elizabethans, not signed them. It is my aim, and every effort bent, that the sum and history of my life, which in the same sentence is my obit and epitaph too, shall be them both: He made the books and he died.

Cette position n’est plus tenable après Wittgenstein. La messe est dite au sujet de la séparation du fond et de la forme, de l’objet et de celui qui le modèle, ça n’a aucun sens cette affaire (et qu’on y revienne encore, c’est même assez inquiétant, comme si l’histoire littéraire refusait d’aller de l’avant). On ne peut pas considérer un texte en lui-même. Cette chose que le texte en soi n’existe pas (déjà parce que la langue en elle-même n’existe pas).

Un religieux ne peut accepter ma position, sans doute, mais pour la littérature ont a quelques éléments pour dépasser Dieu existe/n’existe pas. Parce que nous voyons tout cela évoluer à grande vitesse. Il me suffit d’écouter parler les djeuns pour m’en convaincre. L’écrivain n’est pas celui qui s’arrache à son temps et prend de la distance, mais justement celui qui réussit à être de son temps pour en saisir la texture particulière. Doris Lessing dit ça dans une interview. François Bon dit ça quand il se filme en train de lire les textes qu’il aime. Il se filme pour contredire Faulkner.

Et je crois que le lecteur, dès qu’il ne cherche pas simplement à s’oublier pour fuir la réalité, a la même exigence. Chaque livre est un manuel d’initiation à la vie. Et parce que la vie se transforme, nous devons écrire de nouveaux textes pour tenter de nous adapter.

Quand tu évoques le prélinguistique. Je ne sais pas de quoi il pourrait s’agir, c’est pour moi un concept flou, même poétiquement. Dès que j’écris, parle, discute, code, compte, je le joue avec le langage. La littérature vit dans la langue, parfois à ses frontières, mais elle ne sort jamais du pré. Je ne vois pas comment on peut nier cette connexion.

Tu pourrais me balancer que j’ai trouvé un invariant. Mais non, c’est juste une tautologie. La littérature est dans la langue, c’est tout. Le langage influence notre perception du monde autant que notre monde influence le langage. Tout cela ne peut être démêlé. Tu ne peux séparer les choses et les rendre indépendantes. Le langage est un outil, juste un peu particulier, alors les outils pour le mettre en œuvre doivent être considérés si on veut vivre la littérature.

Dans La mécanique du texte, je n’ai même pas jugé bon de parler de tout ça. Je suis étonné que ce sujet surgisse. Je croyais qu’il était loin derrière nous. J’ai un peu le sentiment que le XXe siècle a été mal digéré par beaucoup de gens. Il ne s’agit donc pas d’être moderne pour moi, mais bel et bien d’être de mon temps, et pas juste pour en faire de la littérature, mais pour être heureux et conscient.


Je sais pas quoi te répondre, parce que ton trip est tantôt quasi incompréhensible pour moi, tantôt de la culture commune (à quoi je ne vois pas trop quoi rajouter d’autre que « Ben oui, et alors ? »).

Perso, je ne m’intéresse à l’avenir que dans la fiction. Je peux imaginer le lecteur de demain dans un roman, pour en rire ou faire peur, mais avec la certitude d’être à côté de la plaque (parce que l’avenir est imprévisible, c’est le point de départ du Peuple des connecteurs écrit en 2005). Tout ce dont tu parles serait amusant si tu étais romancier, mais tu présentes comme plus sérieux, alors ça fait flipper, car ça devient du gloubi-boulga.

Pourquoi tu n’écris pas de la fiction ? Tu es en pleine science-fiction sous couvert d’un vernis théorique. Ton discours porterait davantage si tu tentais de créer dans la tête de tes lecteurs les fameux états mentaux que tu évoques.

Tu dis que tu n’es pas auteur alors que tu ne cesses pas d’écrire. Tu es auteur, quelle que soit ta prétention. Tu ne peux pas fuir cette responsabilité.

Maintenant comment veux-tu accéder à l’espace mental du lecteur ? Tu n’en as vraiment qu’un sous la main d’espace mental, c’est le tien. Explore-le. Parles-en. Et si tu veux inférer sur ceux des autres, deviens écrivain. Nous ne faisons que cela quand nous écrivons, nous mettre dans la peau du lecteur, ou du moins dans la peau d’un lecteur qui serait nous-même.

Selon moi, tu ne te donnes pas les moyens de ton investigation. Ce n’est pas quelques études neurologiques qui te sauveront la mise, d’autant que tu n’es pas neurologue, que tu n’es pas en train de faire des expériences. Si tu refuses la littérature pour toi-même, il ne te reste plus que la possibilité d’en rendre compte comme journaliste.


Ce qui est autrement révolutionnaire, c’est l’apparition d’une nouvelle écriture, celle du code. Un gigantesque champ d’expression s’ouvre. Alors cette écriture peut se mêler à l’écriture linguistique. Cette hybridation est révolutionnaire, parce que cent ans en arrière elle était impensable.


Tu prétends parler d’un monde dont tu te refuses d’apprendre le langage. C’est un peu comme ces Anglais qui passent leur vie en France et refusent d’apprendre le français. Ça me paraît tout simplement stupéfiant. Les gens qui aiment leur moto savent la démonter et la remonter. Tu me fais vraiment penser à ces Anglais.

On ne comprend bien Turing et Gödel que quand on s’est tapé leurs démonstrations dans le dur. Ce n’est pas si compliqué, mais il faut y passer. Pour le code, c’est la même chose. Je suis terrifié par ton refus d’essayer, de regarder ça presque avec dédain. Quand on apprend à coder, on découvre le monde autrement, oui, ça change notre perspective sur les processus complexes, on peut commencer à les penser… Là, je ne parle même pas de l’avenir, mais juste du présent.

Les dispositifs de lecture sont bourrés de codes. Sans rien piper au code, comment penser leur avenir ? C’est un peu comme les jeunes qui parlent beaucoup de cul sans jamais avoir baisé… Je n’ai rien contre les gens qui ne baisent pas, au contraire, mais je trouverais gonflé qu’ils nous disent comment faire ou comment on le fera demain (les curés ne se privent pas dans ce domaine).

Refuser d’apprendre à coder, c’est refuser de porter les lunettes qui permettent de voir le présent, c’est avoir un grand poil dans la main pour qui a la prétention de voir un peu plus loin dans l’avenir.

Le code, c’est une écriture au moins aussi fondamentale que celle des langues et des chiffres. Savoir coder, c’est savoir penser des algorithmes (avec HTML on ne fait pas des algorithmes, pas plus qu’avec le Markdown, on se contente de donner des instructions à des algorithmes écrits pas d’autres).

Tes outils ont été codés pour que tu leur donnes des instructions. Tu es limité dans ta vision des choses par ce qui a été prévu par les programmeurs. Quand on ne sait pas coder, on ne peut pas imaginer ce qu’il serait possible de coder (à moins encore une fois de se lancer dans la SF, voilà pourquoi je te dis que tu devrais en faire, parce que c’est la seule porte qui te reste ouverte selon moi).

La mécanique du texte
Source